index oral    index général

Quelle conversation ?

Louis BENOIT

 

Mes conditions d’enseignement

La notion de préférence conversationnelle

Un type et un sujet de conversation

Les ratées de la conversation

Les trois grandes étapes d’une conversation

La gestion des thèmes
Le tour de parole : les points de transition

Une grammaire pour la conversation

Le tour de parole : les régulateurs

Quelle progression ?

Le tour de parole : la paire adjacente

L’usage des menus

Le tour de parole : les signaux d’enchaînement

L’évaluation

Le tour de parole : les tours pleins

*

MES CONDITIONS D’ENSEIGNEMENT

 

Public : des étudiants non spécialistes dans l’obligation de prendre une deuxième langue étrangère sur deux ans.

Durée du cours de conversation : une année (deux semestres consécutifs de 12 cours effectifs d’1 heure 30).

Un cours de grammaire-écrit de même durée assuré par un collègue japonais et non coordonné.

Nombre d’étudiants par classe : de 30 à 50 voire plus.

Matériel : tableau  + cahier.

 

 

UN TYPE  ET UN SUJET DE CONVERSATION 

 

 

A première vue, la conversation peut apparaître comme un immense continent inextricable et aux contours indéfinis ; il existe autant de conversations différentes que de locuteurs, de situations et de sujets de discussion. Mais pour faire un premier choix, celui d’un type de conversation, il est déjà possible de dresser une typologie des conversations en se fondant sur ces données : les participants, le cadre et les objectifs de l’interaction. 

 

1. Un type de conversation

 

La conversation prend toute sa dimension à l’occasion du test final. D’une durée de cinq minutes,  elle se déroule entre deux étudiants choisis au hasard juste avant l’épreuve ;  ceux-ci n’ont pas le temps de se concerter et les rôles ne sont pas distribués ; chacun peut prendre la parole sans forcément attendre une question de son partenaire ; et chacun peut prendre l’initiative de poser des questions ou de changer de sujet à son gré. Le parcours de cette conversation n’est pas vraiment prévisible même si elle roule sur des thèmes qui ont été travaillés en classe.

Ce qui est recherché est la cohérence des propos, la qualité de la langue (prononciation, syntaxe et vocabulaire), la capacité à écouter son partenaire et la facilité à intervenir (flexibility), l’aisance à parler et l’abondance (fluency).

 

2. Qui parle ?

 

Pour faciliter l’apprentissage, ne pas entasser les niveaux de difficultés et motiver les apprenants, il nous apparaît préférable de faire en sorte de coller au mieux à leur situation réelle. Notre choix est celui d’une interaction amicale dans laquelle les deux locuteurs échangent des informations sur leurs vies respectives et des idées pour mieux se connaître ; et cette interaction s’inscrit dans une situation d’apprentissage : ces étudiants  travaillent par paires sous l’autorité d’un professeur en vue d’acquérir des compétences conversationnelles.

S’ils jouent un rôle, c’est celui qui leur est le plus proche : le leur, puisqu’ils adoptent leur propre identité d’une part ; d’autre part, en jouant le rôle d’apprenants, ils ne font que se conformer à celui que leur demande l’institution universitaire. Ainsi l’objectif des interactions est de lier connaissance avec un autre étudiant en apprenant le français dans un environnement scolaire.  

 

3.  Parler de quoi ?

 

La conversation est une parole dans laquelle chacun des interlocuteurs doit s’engager ; elle exige de partager un certain degré d’attention intellectuelle et affective ; un défaut d’engagement est un obstacle à l’apprentissage qui devient rapidement insurmontable.

Voilà pourquoi un étudiant doit pouvoir immédiatement, dans l’ici et maintenant de l’apprentissage, donner un sens à sa parole qui l’engage ; il n’est pas question de parler pour ne rien dire ou de répéter une parole qui vient d’ailleurs et qui n’est pas la sienne. Sa parole doit se charger d’un poids affectif qui la personnalise. Il est donc nécessaire que la conversation roule sur des thèmes qui  le touchent de près.

Mais comme la conversation est à deux, ces thèmes doivent toucher les deux partenaires également. Et justement, si la parole de chacun est suffisamment individualisée,  elle génère la différence qui  justifie une conversation et la motivation d’en savoir plus sur son partenaire.

Or l’expérience prouve que les étudiants aiment bien parler d’eux-mêmes. De plus, les partenaires d’une paire ont le même âge ; ils partagent la même condition étudiante, les mêmes intérêts et la même situation d’apprentissage. Il existe donc entre eux assez de similitudes pour qu’ils puissent parler des mêmes sujets.

Mais en même temps, il existe aussi assez de différences entre eux en matière d’identité, de situation, de goûts ou de projets pour que le discours de l’un ne soient pas la copie conforme de l’autre.

 

4.  Quelques thèmes

 

Voici quelques thèmes qui peuvent être développés :

 

      Identité, origine géographique et famille

     

      La vie d’étudiant :

      La spécialité, l’année, les cours, la durée des études

      Pourquoi est-ce qu’ils viennent à l’université

      Sont-ils heureux d’être à l’Université d’Osaka

      Qu’est-ce qu’ils aiment / n’aiment pas dans leur vie d’étudiant ?

      Ont-ils un job d’étudiant ? Lequel ? Pourquoi ?

      Revenus et dépenses

     

Après l’université :

                       L’emploi :

Dans quoi aimeraient-ils travailler ?

Est-ce qu’ils aimeraient travailler à l’étranger ?

Qu’est-ce qui les motivera le plus dans le travail ?

Sont-ils pour l’emploi à vie ou la mobilité professionnelle ?

Sont-ils pour la promotion au mérite ou à l’ancienneté ?

                        Le mariage :

Est-ce qu’ils veulent se marier ?

Quand ? Pourquoi ?

Est-ce qu’ils sont pour ou contre le mariage à l’essai, la cohabitation ?

Est-ce qu’ils veulent des enfants ?

Les filles : est-ce qu’elles veulent travailler après le mariage ?

Les garçons : est-ce qu’ils sont d’accord ? Pourquoi ?

 

Bien entendu, un étudiant ne doit pas seulement être capable d’exprimer un point de vue, il doit aussi pouvoir l’argumenter.

 

Ainsi, leur français se charge du poids de leur réalité et de leurs attentes ; il  s’en trouve motivé et ne reste pas une parole en l’air.

Ajoutons  que le fait d’affronter ensemble les mêmes difficultés d’apprentissage est de nature à créer de la solidarité entre eux.

Tout cela peut justifier le choix du tutoiement et l’usage du prénom comme terme d’adresse.  Cela justifie aussi que chacun pose des questions à l’autre sur sa vie et ses  idées sans paraître trop  indiscret ou intrusif.

J’ajoute que si mes étudiants se tutoient en première année, il me vouvoient quand ils me saluent individuellement chaque semaine juste avant le test. Là encore, ils sont dans leur rôle d’étudiants.

 

 

LES TROIS GRANDES ÉTAPES D’UNE CONVERSATION

 

Mais la conversation n’est pas seulement définie par ces données extérieures que sont les participants, le cadre et les objectifs de l’interaction. Elle obéit aussi à des données internes, des principes généraux et des régularités que peut mettre en évidence l’analyse. Il est possible de la fragmenter en unités et d’en saisir les articulations.

  « En règle générale, écrit Véronique Traverso[1], toute interaction se déroule en trois étapes qui se succèdent dans le temps : ouverture / corps / clôture ».

 

« L’ouverture, poursuit-elle, correspond à la mise en contact des participants. Elle comprend « matériellement » les salutations, obligatoires dans la majorité des cas ». Les formes de salutations étant extrêmement variées et par conséquent difficiles à maîtriser toutes, il est plus prudent de n’en choisir qu’une, avec un nombre limité de variantes possibles, qui soit en accord avec le choix initial du type de conversation. Réussi, ce passage met à l’aise des interlocuteurs qui se sentent sur le même longueur d’onde ; des accrocs à ce niveau créent une gêne et augure mal de la suite.

Ce rite de passage est quelque chose de délicat. Il exige deux choses :

1. une coordination fluide entre les deux interlocuteurs qui ne sont pas dans des positions symétriques : l’un doit prendre l’initiative de la parole et l’autre enchaîner ; 

2. une bonne coordination entre le geste (la poignée de main) et la parole.

 

L’ouverture comprend les présentations si on entraîne un étudiant à la conversation avec quelqu’un qui n’est pas son partenaire habituel.

 

Cette ouverture est suivie du corps de l’interaction qui lui-même se divise en un certain nombre de séquences. Dans ce corps sont développés un ou plusieurs thèmes.

 

Enfin, la « clôture correspond à la fermeture de la communication et à la séparation des participants ». Les difficultés liées à l’ouverture sont aussi celles de la clôture. 

 

Ce caractère général justifie qu’il soit régulièrement mis en pratique durant l’apprentissage, en particulier pendant tous  les moments de conversation. Ces moments sont ces occasions  privilégiées où la conversation se déroule sous l’écoute du professeur pour être évaluée. C’est ce qu’on appelle ordinairement, en milieu scolaire ou universitaire, des … tests. Mais alors que ce mot évoque la brièveté d’une passe d’arme parfois mortelle, le moment de conversation suggère détente et temps libre. Ce n’est pas qu’une affaire d’étiquette ; l’expression  moment de conversation rappelle à l’attention la nécessité de  donner au test le temps de développer chacune de ces trois étapes. Il n’y a pas de conversation sans ouverture ou sans clôture. Et ces moments complets, on a intérêt à les multiplier dès le début du cours  parce que ce sont eux qui motivent.

 

 

LE TOUR DE PAROLE : les points de transition

 

Un autre principe général concerne le tour de parole. Les interlocuteurs parlent chacun à son tour. Mais pour éviter silences prolongés et chevauchements, il est capital qu’un interlocuteur sache à quel moment prendre la parole sans encombres.

Les choses sont faciles dans le format de l’interrogatoire ou de l’interview où les rôles sont distribués : L1 pose une série de questions à L2 et celui-ci y répond, sachant qu’il doit prendre la parole après chaque question. La situation est un peu plus difficile pour L1 qui doit savoir comprendre quand L2 est arrivé à la fin de son développement pour poser une nouvelle question.

Les choses sont un peu plus compliquées mais encore assez faciles à gérer quand les deux interlocuteurs L1 et L2 prennent alternativement la parole mais toujours sous le stimulus d’une question :

 

      L1 : J’habite à Osaka. Et toi ?

      L2 : Moi aussi. J’habite avec ma famille. Toi aussi ?

 

Mais une conversation où les deux partenaires sont sur un pied d’égalité ne se réduit pas à un jeu mécanique de questions-réponses. Dans une conversation à bâtons rompus, les rôles ne sont pas distribués et le dialogue n’est pas une partie de ping-pong. Le locuteur qui écoute (L2) doit se sentir libre de prendre la parole autrement que pour répondre à une question du locuteur en cours (L1), et sans chevaucher pour autant sa parole.

C’est pourquoi L1 se doit de ménager dans son tour de parole des points de transition pour laisser à L2 la possibilité d’intervenir sans passer par le stimulus d’une question.

     

      L1 : J’habite à Osaka.

      L2 : Oh, moi aussi. Je suis d’Osaka.

      L1 : Ah, oui ? Moi,  je suis d’Hiroshima. J’habite seul ici à Toyonaka.

 

Un point de transition est caractérisé par des indices d’ordre sémantique (unité thématique qui peut se suffire à elle-même), syntaxique (unité phrastique) et prosodique (unité prosodique : la voix ne reste pas suspendue mais retombe pour annoncer une pause) qui ensemble concourent pour le signaler. L2 peut ainsi prendre la parole sans avoir à couper L1.

 

En fait l’expérience montre que la difficulté n’est pas de repérer les points de transition. Elle est pour L2 de rebondir sur le contenu sémantique développé par L1 sans attendre le stimulus d’ une question. C’est d’abord une affaire d’attitude. Elle demande de s’engager activement dans la conversation, et pas simplement de réciter sa part de dialogue à un moment convenu d’avance. Or il est possible de faciliter cet engagement interactionnel en demandant à L2 de le matérialiser  grâce aux régulateurs.

 

LE TOUR DE PAROLE : les régulateurs

 

Les régulateurs sont ces expressions brèves telles que « hum », « ah ? », « oui », « ah bon », « ah, très bien », « ah, d’accord », etc. Ils ne contribuent pas à la progression thématique de l’échange, mais ils sont un « indice d’écoute […] dans l’interaction »[2]. Ils matérialisent l’engagement du partenaire qui écoute ; ce sont des signaux d’engagement.

Leur usage maintient L2 en situation d’alerte ;  cet état de tension le dispose mieux à prendre l’initiative d’un tour plein quand l’occasion se présente. Et d’un autre côté, ils motivent celui qui parle ; on parle plus facilement quand on se sait écouté que devant un mur.

 

Le japonais abonde en régulateurs, mais ce ne sont pas les mêmes qu’en français bien sûr. C’est pourquoi, leur production devra faire l’objet d’un entraînement attentif pour choisir le bon régulateur et l’intonation appropriée selon le tour de la conversation.

 

 

LE TOUR DE PAROLE : les tours pleins

 

Un tour plein, lui, contribue à la progression thématique de l’échange. C’est par exemple une question ou la réponse à cette question. Sa longueur est variable ; il peut aller d’un seul mot à une structure complexe. Grammaticalement, il n’est pas forcément, en fait rarement, construit sur le modèle de la phrase écrite. Il arrive qu’un tour plein consiste en une phrase « grammaticalement incomplète » mais complète du point de vue conversationnel.

 

C’est rappeler que dans une conversation, on ne parle comme des livres. La grammaire de l’oral conversationnel n’est pas celle de l’écrit. Mais l’oral a bien une grammaire en ce sens qu’il y a des productions inacceptables même à l’oral. Par exemple, dans l’échange suivant :

 

 L1 : Tu es né où ça ? 

 L2 : À Hiroshima.

 

selon la grammaire de l’écrit, la réponse À Hiroshima n’est pas complète ; cependant à l’oral, elle est parfaitement correcte et au contraire, la réponse scolaire (celle qui est attendue dans les exercices de grammaire) Je suis né à Hiroshima, grammaticalement complète à l’écrit, manquerait de naturel dans une conversation. Mais une réponse comme Hiroshima, c’est-à-dire sans la préposition à, serait incorrecte.

 

D’autre part, s’il est vrai qu’un tour plein peut se limiter à un seul mot voire à une onomatopée, pour rester amical un interlocuteur ne peut pas s’en tenir à des réparties monosyllabiques parce qu’elles sont trop sèches. Il faut donc encourager des tours pleins abondants, c’est-à-dire riches en informations. Pour y parvenir, on peut demander aux apprenants non seulement de donner l’information qui leur est demandée dans la question, mais aussi d’en ajouter une de plus :

 

                        L1 : Tu es né où ça ? 

L2 : À Hiroshima. Ma famille est d’Hiroshima. 

 

Cela dit, la difficulté dans une conversation n’est pas seulement de parler une langue orale correcte, mais de parler à deux.

 

L’ENCHAÎNEMENT DES TOURS DE PAROLE : la paire adjacente

 

La paire adjacente est « l’unité interactive minimale. Elle comporte eux énoncés contigus, produits par des locuteurs différents, et fonctionne de telle sorte que la production du premier membre de la paire exerce une contrainte sur le tour le suivant ». La relation entre les deux membres de la paire adjacente est soumise à un principe de dépendance ; elle relève d’un certain automatisme.

 

Le phénomène est intéressant d’un point de vue didactique parce qu’il génère de la parole. Citons quelques cas de pareils enchaînements :

      Salutations / salutations :

                        Ça va ?

                        Ça va, merci. Et toi ?

                        Il fait beau aujourd’hui, hein ?

                        Oui, il fait très beau.

      Présentations :

                        Moi, c’est Keisuke.

                        Ah, très bien ; moi, c’est Daisuke.

Dans ces deux cas, on note les effets de symétrie ; au principe de dépendance s’ajoute celui de mimétisme : on ne peut pas ne pas saluer quelqu’un qui vous salue d’abord.

      Requête / Acceptation ou refus :

                        On peut se voir ce week-end ?

                        Oui, bien sûr / Non, c’est pas possible, je suis désolé.

      Reproche / excuses :

                        Vous êtes encore en retard !

                        Excusez-moi ; je suis désolé.

 

Il est important que les apprenants maîtrisent ces automatismes pour au moins deux raisons. La première est que ce sont souvent des rituels de politesse et que des accrocs sont une source de malaise qui compromet la suite de la conversation ; au contraire leur maîtrise génère du confort entre des interlocuteurs qui se sentent sur la même longueur d’onde.

La seconde raison est que ces automatismes sont pour les apprenants la première occasion de parler français non seulement sans traduire mais même sans penser ! Le mots ne sont pas quelque part dans leur tête où il faut aller les chercher ; ils sont déjà là,  au bout de leur langue ; ils viennent tout seuls, comme dans leur propre langue. Cette expérience est extrêmement motivante : parler français sans penser que je parle français !

 

En fait, la paire adjacente la plus fréquente se compose d’une question et de la réponse qui est attendue :   

     

                        L1 : Tu es d’où ?

                        L2 : D’Hiroshima. Ma famille habite à Hiroshima / Je suis né à Hiroshima / Je viens d’Hiroshima / J’habite à Osaka, mais je suis né à Hiroshima.

 

Attention, quand je dis « la réponse qui est attendue », je ne veux pas dire qu’il n’y en a qu’une qui soit possible ! Ni au niveau de la structure syntaxique, ni à celui du contenu sémantique. Toutes sortes de variations tant syntaxiques que sémantiques sont possibles, mais à l’intérieur de la fourchette thématique posée par la question. 

 

 

Dans une telle paire, la question n’est pas toujours explicite ; il y a des affirmations qui commandent une réponse. Par exemple, dans un contexte amical :

 

                        L1 : Je suis d’Hiroshima.

                        L2 : Moi, je suis d’Osaka. Je suis né à Toyonaka.

 

Si L2 ne réagissait pas à l’information de L1, il passerait pour inamical ; son absence de réaction signifierait son manque d’intérêt pour L1 qui pourtant a pris l’initiative (et le risque qui lui est lié) de révéler quelque chose de lui. Ce serait presque aussi grossier que de ne pas répondre à un bonjour.

 

On retrouve ce cas de figure quand un interlocuteur exprime une opinion. Toujours dans un contexte amical, on peut imaginer que L1 dise :

 

                        L1 :  Moi, je veux me marier, mais pas maintenant.

 

Le « moi » initial interpelles un « toi » même sans la question « et toi ? » : L2 doit se sentir invité à dire ce qu’il en pense.

 

                        L2 : Moi aussi, je veux me marier plus tard. Parce que maintenant, je suis trop jeune.

 

 Dans cet exemple, L2 partage l’opinion de L1. Pour éviter que L2 se contente de répéter mécaniquement ce qu’a dit L1, il est nécessaire d’entraîner les étudiants à reformuler une affirmation en modifiant le vocabulaire (pas maintenant / plus tard) ou la construction. Il  est aussi possible parfois de s’approprier une opinion en la modalisant : « Moi aussi, je pense que ... »

D’autre part, il faut les habituer dans une telle situation à ajouter un élément nouveau, ici un argument : « Parce que maintenant, je suis trop jeune ».

Naturellement, L2 peut être d’une opinion différente :

 

      L2 : Moi, je veux me marier tout de suite après l’université. J’ai une petite amie, je ne veux pas attendre.

 

Les paires adjacentes ont pour L2 un effet d’entraînement incontestable. C’est pourquoi les moments de parole (les tests) qui ont le format d’une interview dans laquelle c’est le professeur qui seul pose les questions marchent bien. L’apprenant est piloté par les questions de son professeur.

Pour ce qui est du dernier type de paires adjacentes mentionné, il montre qu’il est nécessaire pour le professeur d’avoir toujours en tête le souci d’offrir un menu comportant des variations lexicales ou syntaxiques d’une part, mais aussi sémantiques d’autre part parce que tout le monde n’a pas le même avis sur telle ou telle question.

 

 

 

LA NOTION DE PRÉFÉRENCE CONVERSATIONNELLE

« Par "préférence", écrit Véronique TRAVERSO, on désigne le fait que certaines actions sont plus fréquentes, structurellement plus simples et produites plus rapidement »[3]. Elles sont donc plus faciles à gérer par les interlocuteurs et plus gratifiantes. Cette notion se révèle utile dans beaucoup de cas.

1.  La routine conversationnelle des salutations : pour ne pas jeter un froid

Les salutations qu’échangent deux interlocuteurs sont le plus souvent une formule rituelle : elle est plus ou moins figée et elle a le pouvoir de faire accéder sans encombres à la conversation. Demander « Ça va ? » veut dire : « Est-ce que tu veux bien parler avec moi ? ». Et répliquer : « Bien, merci, et toi ? » signifie : « Mais oui, bien sûr ; vas-y, je t’écoute ».

 

Si la réplique contient quelque chose de négatif, par exemple « Non, pas très bien » ou « Ça va pas très fort, non », ça veut dire : « J’ai des problèmes, je peux pas me donner entièrement au plaisir et à la gratuité de ta conversation ». Et tout se complique ;  la formule rituelle des salutations, contre toute attente de L1, a perdu sa fonction d’accès automatique à la conversation. Dans cette situation de crise, L1 ne peut pas rester muet ou faire comme s’il n’avait rien entendu. Il doit improviser, c’est-à-dire faire preuve de ressources qu’un débutant n’a pas. 

 

Les salutations d’ouverture font souvent à juste titre l’objet de la première leçon. Leur caractère magique, celui d’arracher un sourire à son interlocuteur, est extrêmement motivant. Et leur tour figé est une aide précieuse à l’apprentissage. 

2.   Il est préférable de ne pas être négatif

Parler à la forme négative n’est pas très … positif ; de plus syntaxiquement, surtout si on insiste pour que les étudiants emploient la négation double (ne pas), c’est une complication. Cela n’interdit pas de dire non.

                                               L1 : Tu es d’Osaka ?
                                               L2 : Non,  je suis de Wakayama

Dans la réponse « Non, je ne suis pas d’Osaka », le segment à la forme négative « je ne suis pas d’Osaka » n’apporte aucune information de plus que le « non » ; en fait L2 ne répond pas à L1 qui, tout simplement, veut savoir d’où il est.

Il est préférable de convertir le négatif en positif,  tant du point de vue syntaxique que conversationnel :

                                               L1 : Tu es pour la promotion à l’ancienneté ?
                                               L2 : Non,  je suis contre ; je suis pour la promotion au mérite, parce que …
                                               L1 : Ah bon, moi je suis pour la promotion à l’ancienneté, parce que …

3.  Cas particulier : la négociation

Dans une négociation, l’usage de la forme négative est inévitable mais facilement maîtrisable du point de vue conversationnel. Soit l’exemple suivant :

     

L1 : J’ai un problème en maths. On peut se voir un de ces jours ?

L2 : Bien sûr. Quand tu veux.

L1 : Demain matin, ça te va ?

L2 : Demain ? Non, c’est pas possible / je suis pas libre.

 

Un « non » sans explication est trop sec. Pour rester amical, il demande un développement qui exprime une impossibilité.  Mais le tout ne crée pas de gêne parce  que L1 sait que L2 est plein de bonne volonté à son égard. Ce n’est qu’une étape de la négociation où chacun est à la recherche d’un terrain d’entente, ici un jour pour travailler ensemble. A ce stade, L2 peut faire immédiatement une contre-proposition, ou bien peut en laisser le soin à L1 :

 

      L2 : Vendredi après-midi, ça t’irait ?

      L1 : D’accord, très bien. Alors à vendredi après-midi. Merci, hein.

      L2 : Ben, de rien.

 

LE TOUR DE PAROLE : les signaux d’enchaînement

 

On remarque que L2 commence souvent son tour en utilisant le pronom de la première personne accentué moi. Ce n’est pas la marque de ce qui pourrait passer pour de l’égocentrisme. En réalité, c’est un embrayeur conversationnel, un signal d’enchaînement : il souligne la continuité entre les deux répliques et ainsi contribue à donner de la fluidité à la conversation qui ne se limite pas à être une collage de répliques.

C’est aussi un signal d’engagement dans la conversation qui la charge d’affectivité ; on ne parle pas pour ne rien dire, pour émettre une parole étrangère ou interchangeable. Et inversement ce moi, qui implique le toi de l’interlocuteur et qui prend appui sur lui, montre qu’on prend sa parole au sérieux, qu’on la prend bien pour la sienne.

 

La classe des embrayeurs conversationnels est composée essentiellement des mots comme : oui, non, oui mais, c’est vrai, bien sûr, d’accord mais … Ils peuvent s’additionner : oui, mais moi … C’est le moment de rappeler qu’en français, la gestion du oui et du non n’est pas du tout la même qu’en japonais ; elle constitue donc une difficulté pour les apprenants. C’est pourquoi elle doit faire l’objet d’un entraînement suivi et insistant.

 

Au fait, il serait temps de parler d’au fait ! Voilà un signal d’enchaînement intéressant parce que très souvent, mais pas toujours, il introduit en réalité une rupture thématique ; il permet de passer d’un premier thème à un thème voisin, voire carrément différent. Il reste malgré tout un signal d’enchaînement, un faux enchaînement avoué comme tel et qui, très utilement, annonce à l’interlocuteur un changement de direction.

 

Mais les paires adjacentes et les embrayeurs conversationnels n’impliquent nullement que le parcours d’une conversation soit prévisible.

 

      

LES RATÉES DE LA CONVERSATION

                 

Il est nécessaire de préparer les étudiants à certaines ratées de la conversation pour éviter que le silence s’installe parce que l’un des interlocuteurs a des difficultés.

 

1. L2 ne comprend pas ce qui vient d’être dit :

 

                        Il doit être capable de signaler sa difficulté :

                                               Excuse-moi, tu peux répéter ta question / ce que tu viens de dire ?

                        L1 peut alors répéter ce qu’il vient de dire, peut-être sous une autre forme s’il en a les moyens. Mais parfois, cela ne suffit pas.

 

                        2. L2 n’a pas les moyens de répondre :

 

Il ne comprend pas une question qui lui est posée ou n’est pas capable d’y répondre. Le plus simple dans une telle situation est pour L1 qui a posé la question de prendre l’initiative de répondre lui-même d’abord à cette question :

 

                                               L1 : Tu aimes ta vie d’étudiant ?

                                               L2 : …

                                               L1 : Moi, j’aime beaucoup les activités de mon club. Je vais dans un club de sport de combat. Et toi ?

                       

                        Si L1 n’a pas compris la question, la réponse de L2 l’aidera peut-être à la comprendre et il pourra alors y répondre. Si au contraire il a compris la question mais ne sait pas comment y répondre, la réponse de L2 lui donne un schéma de réponse qu’il peut adopter et adapter à son cas.

Enfin, le « Et toi ? » offre une autre issue de secours. Bien sûr, il peut reprendre la question originale. Mais on peut tout aussi légitimement considérer qu’il porte sur le dernier segment du tour de parole de L1 : « Je vais dans un club de sport de combat. Et toi ? ». Alors L2 peut partir sur le club qu’il fréquente s’il se sent plus à l’aise sur ce thème particulier.

Ainsi, L1 non seulement ne se laisse pas réduire au silence mais peut contribuer à libérer la parole de L2.

 

LA  GESTION DES THEMES 

 

1. ouverture d’un thème nouveau

 

Il est possible d’ouvrir un thème par une question. Mais les questions  personnelles demandent à être mitigées pour ne pas prendre la forme d’un interrogatoire de police où le questionnement est non sollicité et à sens unique. Ici, elles entrent dans un échange amical d’informations sur soi. Il convient donc de désarmer le caractère intrusif que peut avoir une question venant en début de conversation juste après les salutations. Comment ?

D’une manière générale, en la faisant précéder de quelque chose qui met l’interlocuteur en situation de la recevoir favorablement, par exemple :

      En la faisant précéder d’un Alors qui fait référence à la situation commune des deux interlocuteurs : « Alors, content de faire du français ? »

En posant une fausse question  dont on connaît déjà la réponse : Tu es allé au lycée, bien sûr. Impossible de ne pas répliquer en écho : Oui, bien sûr.

En posant une situation partagée incontestable : Tu es allé au lycée comme moi.

      En offrant d’abord une information sur soi : Moi, je suis allé au lycée ici à Osaka. (Le moi n’a rien d’égocentrique ; il appelle le toi). Et toi ?

      En la faisant précéder d’une locution comme Dis-moi + prénom, qui sollicite le Oui d’un interlocuteur qui  s’ouvre à la question à venir.

    

2. glissement d’un thème à l’autre

 

Soit deux étudiants qui se retrouvent un lundi matin  sur le campus de leur université :

      L1 : Qu’est-ce que tu as fait ce week-end ?

L2 : Samedi, je suis venu ici ; je suis allé à mon club.

Que peut répliquer L1 ?Voici deux options possibles :

1. Rester dans le thème du week-end qu’il a introduit : Moi, je suis resté chez moi. J’ai bossé mon français.

2. Poser une question, comme par exemple : Ah oui ? Tu vas à un club de quoi ? 

 

 Dans le premier cas, comme le souligne le « moi » transitionnel,  on reste sur le thème du week-end traité au le passé composé ; mais on ouvre une bifurcation possible sur le thème du cours de français ; L2 pourrait alors par exemple demander au présent de l’indicatif : « Tu es content de faire du français ? ». Mais en fait, dans l’un et l’autre cas, la conversation peut aussi très bien se poursuivre sur le thème du week-end.

Dans le second cas, la question de L1 ne porte plus  sur le thème du week-end développé par L2 au passé composé ;  elle ouvre une bifurcation au présent de l’indicatif sur le thème des clubs.

 

Ainsi, le dialogue n’est pas écrit à l’avance. C’est le principe de la conversation à bâtons rompus.

Mais on ne saute pas pour autant du coq à l’âne ! En effet, dans ces deux options, L1 prend soin de caler thématiquement son tour de parole sur celui de L2, dans des enchaînements soulignés dans un cas par Moi et dans le second par Ah oui ?

 

3. rupture de thème

 

Il arrive que le passage d’un thème à l’autre tienne plus de la rupture que du glissement. Dans ce cas, pour amortir le choc, il convient de prévenir son interlocuteur comme un conducteur met son clignotant avant de tourner. Dans ce but, L1 peut avoir recours à des locutions comme dis-moi ou au fait.

 

4. progression dans le corps de la conversation

 

Une conversation pour rester naturelle doit éviter d’avancer par sauts et par bonds ; il faut donc sensibiliser les étudiants à la nécessité de mettre au point une stratégie qui donne à leurs conversations une progression régulière :

      Savoir choisir un premier thème

      Savoir rester sur un thème sans forcément l’épuiser

      Savoir écouter son interlocuteur pour mieux le faire parler

      Savoir enchaîner sa parole à celle de son interlocuteur

      Éviter en règle générale de sauter du coq à l’âne

      Ne pas revenir brutalement sur un thème déjà abordé

 

 

 UNE GRAMMAIRE POUR LA CONVERSATION

 

1. Une syntaxe de la phrase dynamique et rapide, adaptée à la langue orale

 

(1)      Tu habites où ça ? -- Ici, à Osaka. La question fait l’économie de l’inversion du sujet et joue sur l’intonation. La réponse ici fait l’économie de J’habite.

(2)      Tu as des cours de quoi ? --  D’anglais et de maths.   Économie de J’ai des cours.

(3)      J’ai pas assez d’argent. Économie de la première partie de la négation.

 

Ce n’est ni une langue artificielle ni du français fautif. Différent de la langue écrite, l’oral de la conversation a aussi sa grammaire. Et la notion de correction grammaticale n’a pas à être moins forte à l’oral qu’à l’écrit ;  par exemple en (2), des réponses comme d’anglais et maths ou anglais et maths ne sont pas acceptables.

Mais pour qu’une conversation soit satisfaisante, la simple correction grammaticale ne suffit pas. La grammaire, ce n’est pas seulement des règles à respecter ; c’est aussi des ressources à exploiter pour rendre la conversation avec nos étudiants plus flexible et plus fluide et leur parole plus abondante : une syntaxe rapide n’exclut pas des réponses circonstanciées.

 

2. Une syntaxe des embrayeurs pour flexibiliser la conversation

[MSOffice1] 

2.1. La maîtrise des embrayeurs grammaticaux : pour bien embrayer sur la structure de la question. Soit la question : Tu es étudiant en quoi ? L’étudiant doit engrener sa réponse sur le en  de la question : en Technologie. Étudiant en Technologie ou Technologie ne sont pas des réponses grammaticalement satisfaisantes.

 

2.2. La maîtrise des embrayeurs conversationnels : il s’agit des mots comme oui, non, moi, moi aussi, moi non plus, c’est ça, etc. qui établissent la communication entre les interventions des interlocuteurs.

·      la gestion du oui / non : Soit la question Tu as un job ?  L’étudiant devra d’abord bien embrayer sur ma question par un oui : Oui, dans un McDo. Pour moi, la réponse Dans un McDo n’est pas satisfaisante parce qu’elle pourrait aussi bien venir après Tu travailles où ça ?  Ce qui est vrai pour oui l’est tout autant pour non.

·     la gestion de oui, moi aussi / non, moi …

·     la gestion de moi aussi / moi …

 

3. Une syntaxe  de l’abondance conversationnelle

 

·     Abonder pour s’assurer d’être compris ou insister : Tu es content de ton job ? --Oui, très content ; je suis très content de mon job.

·     Apporter une information supplémentaire qui embraye sur la structure de la question : Tu es étudiant ? --  Oui, ici  à Handai. 

·     Développer avec reprise anaphorique : Tes dépenses, qu’est-ce que c’est ? -- C’est d’abord mon loyer. Il me coûte 50.000 yen par mois.

·     Confirmer : Ici ? – Oui, c’est ça, ici à l’Université d’Osaka.

·     Nuancer : Tu es content d’être ici ? – Oui, très/assez content.

·     Nuancer : -- Oui, très content ; mais la discipline est trop stricte.

·     Justifier : – Oui, très content, parce que c’est une bonne université.

·     Justifier  : -- Oui, très content parce que c’est une très bonne université et aussi  (parce que) il y a une très bonne ambiance.

·     Hiérarchiser : -- Oui, très content d’abord parce que c’est une très bonne université ; et aussi parce qu’il y a une très bonne ambiance.

·     Modaliser : -- Oui, très content ; mais je trouve que la discipline est trop stricte.

·     Généraliser : -- Oui, très content parce que j’ai du bon temps ; quand on est en fac, on a pas beaucoup de travail.

 

QUELLE PROGRESSION ?

 

1. Définir d’abord un contenu conversationnel

La situation : deux étudiants se retrouvent à la fin d’un cours de français pour échanger des impressions. Ils font du français alors que ce n’est sans doute pas leur priorité ; mais à Handai la deuxième langue étrangère est obligatoire. On leur a offert  un choix entre plusieurs langues ; cependant, certains étudiants qui par exemple avaient choisi le chinois se sont retrouvés  dans une classe de français. Ambiance !

La situation commande donc le thème et l’objet de la conversation : demander à son camarade s’il est content de faire du français et exprimer son propre sentiment.

Une conversation le plus souvent met en jeu trois étapes comme nous l’avons vu. De plus, comme il s’agit d’une première conversation, on peut prévoir que chacun se présente (ce qui permettra ensuite l’usage du prénom). Il convient aussi de caler l’introduction du thème sur la situation présente pour la rendre naturelle.

Mais cet objectif commande aussi une parole personnalisée puisqu’il s’agit d’exprimer un sentiment, sentiment à nuancer et qui n’est pas forcément celui du voisin. Il faut donc mettre en place un menu dans lequel chacun puisse choisir ce qui lui convient.

La situation commande encore un ton et un registre, ceux d’une relation amicale entre jeunes gens : tutoiement, usage du prénom, marques d’engagement, signaux d’appel ou embrayeurs conversationnels adaptés et formules de salutations rapides.

 

2. L’urgence de parler

                       Quand on a un seul cours de conversation par semaine sur un an avec des étudiants débutants non spécialistes qui ne prolongeront pas leur apprentissage au-delà des deux années obligatoires, on veut les faire parler dès la première leçon. Pour moi, cela veut dire :

o            Pas de conjugaisons systématiques, mais seulement en fonction des besoins du moment :

Le soir, qu’est-ce que tu fais ? – Je mange d’abord ; ensuite je  reste à la maison ou je vais travailler. Et toi ?