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Rencontres Pédagogiques du Kansai 2001

CONVERSATION : PRODUCTION ET ÉVALUATION

 
 
 
Louis BENOIT
Université d'Osaka

J'enseigne la conversation  à des débutants non spécialistes de première ou de deuxième année à l'Université d'Osaka à raison d'une séance de 90 minutes par semaine ; mes étudiants ont aussi normalement un cours de grammaire-lecture assuré par un collègue japonais ; nos enseignements ne sont pas coordonnés. Je n'utilise pas de manuel pour être plus libre et parce que je ne veux pas me laisser aspirer par l'écrit. 


On entend souvent dire que les étudiants japonais sont timides, qu'il est très difficile de les faire parler. Et pourtant, comme le rappelle Jean-Pierre Bésiat, qu'est-ce qu'ils parlent dans les couloirs ! Ils ont donc une langue et aiment parler comme tout le monde. Dans un premier temps, je me propose de voir quelles sont les conditions d'énonciation qui, à mon avis, sont nécessaires pour que dans un cours de conversation, ils parlent en français sans difficultés insurmontables. Il est souhaitable qu'elles soient le plus proches possible de celles auxquelles ils sont accoutumés dans l'usage ordinaire de leur propre langue.


D'abord, l'étudiant doit avoir quelque chose à dire, quelque chose qui lui soit familier, qui pour lui ait un sens évident et qui porte le poids de la vérité dans le monde qui est le sien. Quelque chose qui soit porteur d'une charge émotionnelle et qui donc le touche de près : ainsi non seulement il aura quelque chose à dire mais ce quelque chose lui donnera l'énergie de le dire. Qu'est-ce qui répond bien à ce profil ? Parler de soi, du monde dans lequel on vit maintenant, de ses projets d'avenir, pour les décrire mais aussi pour exprimer son opinion. Ou de quelqu'un qui vous est proche, en l'occurence de son partenaire, parce que mes étudiants travaillent par paires stables ; ils ont ainsi l'occasion de mieux faire connaissance, de s'entraider et ainsi d'établir une relation de travail confiante et amicale. Quand on parle de son partenaire, on a quelque chose à dire parce qu'on a appris à le connaître ; on ne peut pas n'importe quoi parce qu'on veut lui faire plaisir et montrer son amitié en étant exact. 
 Il éprouvera par exemple le besoin de donner son âge exactement ; ainsi, même si je n'ai pas sa date de naissance sous les yeux, au lieu de choisir une solution de facilité et de donner une réponse plus facile, plausible mais inexacte, il s'acharnera à vouloir dire, selon le cas, "J'ai 19 ans" ou "J'ai 21 ans" ! Répondre en bon français "J'ai 20 ans" s'il n'a pas 20 ans, pour lui, ce serait dire n'importe quoi. Il ne le veut pas parce qu'il ne le peut pas : ces mots français ne sont pas un enchaînement de borborygmes ; ils sont porteurs d'un sens, d'une vérité et d'une charge émotionnelle qui les imposent. 

 Avoir quelque chose à dire à quelqu'un donc. Encore faut-il ne pas le dire n'importe comment. Pour cela, il est nécessaire de disposer de moyens adaptés. 

1. Des moyens adaptés à la langue orale qui n'est pas de l'écrit oralisé

2. Des moyens langagiers adaptés à ce qu'on veut dire. Prenons les conjugaisons. En 1ère année, mes étudiants n'ont besoin de maîtriser que les formes du singulier : "je" bien sûr, "tu" pour poser des questions à leur partenaire et comprendre les miennes au test, "il"/"elle" pour me parler de leur partenaire, et plus rarement "on" qu'il soit personnel (équivalent de "nous") ou indéfini. Mais même là, rien de systématique ; prenons l'âge. Ils ont seulement besoin de maîtriser "je" (J'ai 20 ans), et "il"/"elle" (il/elle a 19 ans). Et "tu" ? Seulement dans la question : "Tu as quel âge ?" ou "Tu as quel âge ? 20 ans ?". Pour la raison que l'affirmation "Tu as 20 ans", bien que grammaticalement correcte, n'a pratiquement aucune pertinence pragmatique. Quant à "on" ... Pas de conjugaisons systématiques donc.

3. Des moyens adaptés à une information personnalisée. D'abord parlant d'eux-mêmes, les étudiants ne disent pas la même chose. Reprenons la question de l'âge. Tous mes étudiants n'ont pas le même âge ; il varie de 18 à 21 ans. Il me faut donc leur offrir un menu dans lequel ils ont à choisir l'élément de réponse qui leur convient. Quand je pose une question, j'ai donc intérêt à prévoir au préalable la fourchette dans laquelle s'inscriront les réponses, une fourchette ouverte pour permettre une expression individualisée, mais pas à l'infini : je n'ai pas à enseigner l'âge de 0 à 120 ans ! Et je ne demanderai à un étudiant, à ce moment du cours, que de savoir dire son âge et celui de son partenaire ; en revanche, je serai inflexible sur la liaison.

4. Des moyens adaptés à une expression individualisée. Même s'ils disent la même chose, ils n'ont pas à le dire de la même façon. J'essaie d'offrir un menu de moyens langagiers. Un exemple très simple : à la question "Tu as quel âge ?", on peut répondre "J'ai 20 ans" ou tout simplement "20 ans".

5. Des moyens ethno-culturels adaptés à une conversation française. Par exemple, une réponse factuelle est souvent très courte et, pour des Français, manque de chaleur communicative. C'est pourquoi je demande qu'elle soit complétée par une information supplémentaire, par exemple : "oui, je suis né en 1981" ou "mais mon partenaire, lui, a 19 ans seulement". Je vous invite à ce sujet à lire l'article de Bruno Vannieuwenhuyse. Ou encore, on n'entre pas en conversation de but en blanc ; on se serre d'abord la main en se saluant et on demande comment ça va ; pour s'assurer que le courant passe bien, on tombe d'accord sur le temps qu'il fait ; alors seulement, on peut passer à des choses plus personnelles. Dans un autre registre, il convient de donner aux étudiants, tout particulièrement en 2ème année, les moyens de développer et d'argumenter une opinion "à la française".


 Ces moyens sont subordonnés au thème de la conversation et sont livrés aux étudiants au fur et à mesure de leurs besoins. Ainsi, j'amène dès le mois de mai des verbes au passé composé et le pronom relatif "qui". Ces moyens, ils ne les accumulent pas pour parler plus tard, toujours plus tard : ils parlent dès la leçon 1. Il s'agit bien de parler, pas de lire, de traduire, de réciter ou de jouer des dialogues écrits au préalable. Pour en savoir plus sur la question, je vous invite à lire maintenant l'article de Jean-Luc Azra sur la méthode immédiate dont je partage globalement les principes. 

 Ne pas avoir à dire n'importe quoi et ne pas le dire n'importe comment : c'est bien mais ça ne suffit pas. Reste à trouver un espace qui donne un sens à la prise de parole des étudiants, qui la mette rapidement en action et qui la valorise. C'est qu'en effet on ne parle pas n'importe où sans courir le risque de provoquer l'indifférence, la moquerie ou des réactions hostiles. Il faut que la parole de l'étudiant soit écoutée avec l'attention qu'elle appelle et s'inscrive en fait dans une co-énonciation qui rend inséparables compétences de compréhension et d'expression orales : en face de lui, l'étudiant doit trouver quelqu'un qui sollicite sa parole, qui la désire. C'est pourquoi j'adopte le format de l'interview (à ne pas confondre avec celui de l'interrogatoire de police). Mais parler français avec qui ? 

D'abord dans le format d'une interview croisée, avec le copain avec lequel on a décidé de travailler dans la classe et qui partage votre situation, et on engrangera des informations sur lui en français puisque l'on aura à parler de lui. On échangera aussi des explications en japonais, on se corrigera réciproquement : cela réduit la prise de risques inévitable quand on s'essaie à quelque chose de nouveau : les paires stables où l'on se fait confiance sont donc des lieux favorables à la parole et à l'amitié. Le travail en paires est la première étape de la production orale.

L'autre lieu favorable, c'est, mais oui, le face à face avec le professeur français parce qu'il valorise doublement la parole de l'étudiant. En l'écoutant, le locuteur natif lui donne de la valeur. En 1ère année, je suis un français de rencontre qui désire faire connaissance ; et en 2ème année, un professeur qui s'intéresse à l'opinion de ses étudiants sur un certain nombre de sujets. Je ne désire pas seulement du bon français mais au moins également du sens ; je fais la chasse aux contradictions. Et ensuite le professeur lui donne une valeur, une note. Pas étonnant que les étudiants travaillent pour le test ; c'est le lieu par excellence où ils sont sûrs de ne pas parler dans le vide et où ça peut payer !  Le test hebdomadaire est étroitement lié au cours de la semaine précédente ; mais il démarre toujours sur une poignée de mains accompagnée d'une question du type "comment ça va ?" et d'une remarque sur le temps qui appellent des réponses appropriées. Ensuite, j'interroge la paire passant de l'un à l'autre au gré de la conversation pour donner à l'interview un tour plus dynamique qui pousse les deux partenaires à s'écouter, à se relayer voire à s'épauler en se soufflant, qui valorise l'expression et la justification de la similitude comme de la différence et qui ménage pour chacun des temps forts ou de moindre tension ; pour casser aussi les tentatives de développements écrits et appris par cœur à la maison. Comme le temps est limité par le nombre de paires à tester, tout cela va très vite. La note est individuelle.

Dans le test en fin de semestre, il s'agit d'une interview (jusqu'à présent individuelle) non préparée de 4 minutes sur différents sujets travaillés en cours. Je ne donne pas de questions à préparer avant le test ; je ne dis pas non plus à l'avance sur quels sujets elles porteront ni dans quel ordre ces derniers seront abordés. Les sujets n'étant pas totalement indépendants, je peux passer de l'un à l'autre plus ou moins brusquement ; je peux même revenir en arrière sur un sujet déjà abordé si l'occasion se présente. Mais la maîtrise du contenu sémantique donne aux étudiants la capacité de gérer en temps réel la masse de moyens langagiers acquis pendant le semestre et de surmonter leur anxiété langagière.

Pour me résumer, je dirai donc que mes étudiants apprennent à parler en parlant et que c'est bien leur capacité à parler qui est évaluée dans leur face à face avec moi. Et ils s'en sortent ... très bien !