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Enseigner la conversation

 

 

                Bruno Vannieuwenhuyse

Université de Kyoto

 

 

 

  J’enseigne la conversation à des classes de 40 à 60 étudiants non-spécialistes. C’est une situation un peu extrême, qui constitue presque un « laboratoire », un terrain expérimental qui a permis de développer une méthode d’enseignement qui fonctionne, et dont nous croyons qu’elle peut s’appliquer à d’autres contextes. Nous l’appliquons d’ailleurs nous-mêmes également dans des classes d’université plus petites et plus motivées, et dans une école de français.

La « méthode immédiate » que je vais décrire ici a été mise en place par Louis Benoit à l’université d’Osaka, puis par Jean-Luc Azra avec qui je travaille toujours à de nouveaux développements. Les personnes intéressées peuvent regarder sur Internet une vidéo de tests de conversation en cliquant sur ce lien :

http://www.lang.osaka-u.ac.jp/~vannieu/lecons/Lecons.html

 

La « Méthode Immédiate »

On dit souvent qu’enseigner la conversation au Japon n’est pas facile : c’est certainement vrai si l’on considère que le résultat d’un cours de conversation doit être … que les étudiants parlent, sachent mener une conversation en français. Il faut d’abord leur montrer comment apprendre à parler, puis comment parler « à la française ».

La « méthode immédiate » repose sur des principes clairs :

·        pas d’explications grammaticales ; les leçons sont centrées sur un thème de conversation ;

·        les étudiants sont testés individuellement et régulièrement pendant le semestre.

 

Le test individuel

Nous faisons des tests individuels ou par paires chaque semaine. Ce sont bien sûr des tests de conversation qui portent sur la leçon du jour et / ou la leçon de la semaine précédente. Jean-Luc Azra et moi-même conduisons ces tests à l’écart du groupe-classe, près du tableau ou au fond de la classe, ce qui a l’avantage de soulager les étudiants d’une réelle pression de leurs pairs, souvent inhibitrice. Les étudiants doivent répondre à plusieurs questions et en poser plusieurs. La forme du test évolue au cours de l’année, pour donner de plus en plus aux étudiants la responsabilité de l’initiative de la conversation. La performance de l’étudiant est notée et la note reportée sur un document individuel appelé « Fiche de présence » ; chaque étudiant à sa Fiche sur laquelle sont notés l’assiduité et les tests.

 

La Fiche de présence

C’est l’étudiant qui conserve sa Fiche, qui doit l’apporter à chaque cours et qui en a la responsabilité : il sait à  tout moment où il en est entre les points accordés pour l’assiduité (ou soustraits en cas d’absence) et ceux dévolus aux tests de conversation. L’étudiant est ainsi responsable de sa note et de son apprentissage.

Le test individuel de conversation chaque semaine a de multiples avantages, et est d’ailleurs plébiscité par les étudiants auxquels on pose la question. Il évite de forcer le professeur à revoir son barème à la baisse à la suite d’un examen final. Il change complètement le rapport à l’apprentissage : il s’agit d’acquérir et de pratiquer des connaissance qui vont être utilisées à très court terme. Quand un étudiant n’a pas préparé son test, ce qui peut arriver en début d’année, il suffit de lui dire de repasser le test quand il sera en mesure de soutenir une conversation minimum : pour cela il fera les exercices proposés et surtout  s’entraînera  avec son voisin.

Les étudiants étant volontaires pour passer le test, on se retrouve dans la situation inverse de la situation classique où c’est l’enseignant qui doit « pousser » sa classe à travailler. Ici, l’enseignant doit parfois refuser le test à certains pour faire passer tout le monde équitablement. Pendant le test, le reste de la classe travaille sur la leçon, et … prépare son test.

Nous consacrons 45 minutes du cours au test, ce qui nous laisse encore 45 pour présenter et faire pratiquer ensemble la matière linguistique nouvelle : cela peut sembler court, sauf quand on se rend compte que le test fait partie intégrante du cours, puisque les étudiants préparent activement une conversation qu’ils conduisent pendant environ 3 mn en français. Le résultat ? Des étudiants qui parlent !

 

            Des conversations centrées sur ... des thèmes de conversation

Cela n’est possible  que s’ils ont les moyens de parler, et c’est une autre spécificité de cette approche : on évite le plus possible les explications grammaticales, qui compliqueraient les choses. On donne à la classe des mots et des phrases pour parler d’un thème, et on passe tout de suite à la pratique orale. L’enseignant donne le sens des mots nouveaux en japonais ou dans une langue tierce, afin de pouvoir maximiser ce temps de pratique orale, collective et par paires.

Chaque leçon est centrée sur un thème de conversation, et les étudiants peuvent demander des compléments individualisés pour personnaliser leurs conversations. On aborde des thèmes de la vie quotidienne : les temps de transport, « Qu ’est-ce que vous avez vu comme film récemment ?», « Qu ’est-ce que vous voulez faire plus tard ? », etc.

 

Apprentissage culturel

L’exigence de base étant que chaque étudiant parle, réponde à des questions et en pose. On peut travailler petit à petit sur la naturalité des conversations, les rapprocher de ce qui est considéré comme naturel en France. Par exemple :

·        le délai de réponse à une question est très court en France ;

·        les Français sont mal à l’aise avec des échanges du style « Vous êtes

étudiant ? Oui, je suis étudiant » : dans le cadre du code culturel français, l’interlocuteur a besoin d’éléments supplémentaires pour « rebondir » : pour nos étudiants, cela veut dire des réponses assez longues, des réponses qui contiennent au moins une information supplémentaire par rapport à la question stricto sensu ;

·        les Français n’hésitent pas à se démarquer de leur interlocuteur (« Moi, … », etc.).

 

Les résultats

Dans les classes dont les préoccupations sont les plus éloignées de matières comme le français, comme celles de la  faculté de Technologie Fondamentale par exemple, tous les étudiants auront au moins eu l’expérience de  mener des conversations réussies dans une langue étrangère, ce qui en soi est un apprentissage important. Dans les classes plus intrinsèquement motivées, le déclic de la prise de parole conduit certains à faire des progrès – cumulatifs - réellement étonnants. Sans remédier aux carences de base de certaines situations d’enseignement, il nous semble que cette approche donne des résultats intéressants dans le contexte japonais.

Cette méthode de gestion de la classe est la seule à ma connaissance qui permette de faire faire des progrès à l’oral à des étudiants dans des classes de grande taille (40-60 étudiants).