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ÉLÉMENTS DE LINGUISTIQUE POUR L'ANALYSE DES TEXTES LITTÉRAIRES Agnès
DISSON Ce travail se veut pragmatique, à la croisée de la littérature, de la linguistique et de la pédagogie. Il a été suscité par les problèmes rencontrés lors d'un cours d'analyse de textes littéraires, auprès d'étudiants de 3ème/4ème année et de maîtrise et doctorat. On constate souvent en effet chez les étudiants japonais, même spécialistes de littérature, même de niveau avancé, un manque d'habitude à l'analyse systématique et rigoureuse des textes : l’œuvre littéraire semble susciter d'abord des réactions affectives, impressionnistes, des interprétations psychologisantes ou purement intuitives. Or si les intuitions devant un texte peuvent être justes, elles peuvent aussi être fausses... et si de multiples lectures sont possibles, elles doivent toutes être justifiées par le texte. Il m'est vite apparu que lorsque je disais à mes étudiants de "regarder" le texte, ils ne savaient pas "quoi" ni "comment" regarder ; d'où leur tendance au résumé, à la paraphrase ; et la nécessité pour le professeur à mon avis de fournir une grille de lecture qui offre aux étudiants des indices, des outils de repérage, pour pouvoir formuler des hypothèses sur le mécanisme d'un texte, son fonctionnement, ses réseaux de significations. Une méthode de lecture systématique doit donner à l'étudiant l'impression d'avoir prise sur le texte, d'en pénétrer le tissu en profondeur, afin d'éviter deux problèmes fréquents: ou bien le texte semble trop clair (Verlaine par exemple étudié en 3ème/4ème année) et la paraphrase semble l'épuiser, tout semble compris d'emblée ; ou bien le texte est trop obscur (Mallarmé, étudié en maîtrise et doctorat) et cette fois semble indéchiffrable. Seule une lecture serrée, linéaire va faire découvrir dans les textes clairs une organisation plus complexe que ce qui paraît à prime abord (c'est le cas de Verlaine) et dans les textes obscurs une possibilité de déchiffrement : chez Mallarmé ce qui fait problème, c'est une syntaxe éclatée, morcelée. La reconstitution du puzzle syntaxique permet d'apercevoir un sens sinon transparent, du moins intelligible. Mais comment constituer cette grille de lecture ? En utilisant les acquis de la linguistique contemporaine, plus exactement de la linguistique du discours qui est un champ de recherche toujours en progrès, mais très fructueux dans une perspective pédagogique. Depuis Propp, Ducrot, Greimas, on ne peut regarder la littérature de la même façon (cf. Jakobson : "Un linguiste sourd à la fonction poétique et un littéraire ignorant des méthodes linguistiques sont déjà de flagrants anachronismes", Linguistique et poétique). Nous allons donc emprunter à différents champs de la linguistique des éléments opératoires pour l'analyse des textes: la lexicologie par exemple va nous fournir des termes utiles comme les connotations, les champs lexicaux, les oppositions ; la linguistique de l'énonciation souligne l'importance du locuteur, des indices de personne, du temps, de la modalité. Ces emprunts se feront de façon pragmatique, donc simplifiée. Il est important de noter qu'il n'y a pas dans cet inventaire de mots difficiles empruntés à la rhétorique ou à la stylistique car ces outils de lecture doivent être accessibles aussi aux 3ème/4ème année, même si leur niveau de langue n'est pas très élevé, puisque déjà au niveau de la licence les étudiants se définissent comme "spécialistes" de tel ou tel auteur dans les sections de littérature française. 1. Aspect et structure du texte L'analyse d'un texte littéraire (poème ou passage en prose) néglige souvent son aspect le plus évident, le plus immédiat: le genre auquel il appartient (dialogue, portrait, récit, etc.) et sa présentation sur la page: est-il compact, y-a-t-il plusieurs paragraphes? Y-a-t-il des particularités typographiques (majuscules, guillemets, points d'exclamation, de suspension)? Qu'on pense au poème en prose de Baudelaire L'Étranger, construit comme un dialogue ou plutôt comme un interrogatoire : on y passe de l'interrogation (apparemment sans émotion) à l'exclamation (traduisant le mouvement émotif) et enfin au ralentissement de la parole, provisoire puis définitif, mimé graphiquement par les points de suspension. Dans Mea Culpa de Céline, des passages entiers sont composés de phrases exclamatives: indignation, révolte, auto-ironie; et dans certains textes extrêmes comme les Calligrammes d'Apollinaire, la typographie est partie intégrante, essentielle du poème. 2.
Les personnes Le jeu des personnes grammaticales, à relever dans un texte, est un indice souvent immédiatement porteur de sens. a. Le locuteur : Y-a-t-il un "je" dans le texte sous forme de pronoms personnels ou de possessifs, avec quelle fréquence, quelle distribution ? Question essentielle dans tout récit à la première personne, où il faudra distinguer entre auteur, je narrant et je narré (Spitzer). Dans L'Amant de Marguerite Duras, "je" (la narratrice) et "elle" (l'enfant, la jeune fille) sont une seule et même personne, dans un jeu complexe de va-et-vient, de constante mise à distance et de retour de la mémoire.
b. L'interlocuteur : Trouve-t-on la deuxième personne dans le texte (pronoms personnels, possessifs) ? Ainsi dans Zone d'Apollinaire, se télescopent quelquefois dans le même vers, le "je" (le poète au présent) et le "tu" (le poète au passé): poésie simultanéiste, de l'errance et de la mémoire, où se brouillent les distinctions temporelles et géographiques. c. La troisième personne :Y-a-t-il dans le texte des marques de la troisième personne, noms propres, substantifs, pronoms ? Le jeu des personnes peut être extrêmement complexe: qu'on pense au Neveu de Rameau de Diderot, où dialoguent deux personnages: "moi" (le philosophe) et "lui" (le Neveu de Rameau) qui s'adresse souvent à lui-même en disant "tu"... Ou dans La Nouvelle Héloïse de Rousseau, le triangle "je" (le narrateur amoureux), "il" (l'époux) et "vous" (la femme aimée) apparaît, sans cesse répété, dans un agencement grammatical qui mime la place d'obstacle de l'époux face aux amants. d. La relation entre les personnes : Le texte contient-il des mots indiquant des relations entre les différentes personnes (verbes d'action de sentiment, adjectifs) ? Si certains personnages du texte ne sont pas présents mais seulement nommés à titre de comparaison ou de référence, quelle est leur fonction dans le texte ? Prenons pour exemple la fameuse scène du bal à la cour dans La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. Une lecture superficielle n'y verra que deux personnages, le Duc de Nemours et la Princesse de Clèves, sur le fond de la foule des danseurs. Mais une lecture plus serrée y décèle un troisième personnage, à peine nommé mais essentiel: le Roi. C'est l'ordre royal en effet, impérieux, irrésistible (une seule phrase : "le Roi lui cria de prendre celui qui entrait") qui impose à Madame de Clèves de danser avec le Duc de Nemours. C'est donc le Roi qui impulse, qui provoque et la rencontre et l'amour, c'est lui qui est à l'origine de l'histoire : métaphore bien sûr de la société du dix-septième siècle, celle bientôt du Roi-Soleil. 3.
Cadre spatio-temporel a.
Espace La consigne donnée aux étudiants sera de relever les termes désignant les lieux et les décors : chez Balzac, on le sait, aucun détail descriptif n'est gratuit. Mais chez Baudelaire aussi, on pourra étudier l'opposition ici/là-bas (L'Invitation au Voyage) et ici / là-haut (Spleen, Élévation). Il faudra noter aussi la position et les déplacements des personnages: ainsi dans le roman réaliste, le geste de s'approcher de la fenêtre (dans Madame Bovary de Flaubert, dans Une vie de Maupassant) indique souvent une rupture dans le texte, un changement de saison par exemple ou un décrochement temporel. b.
Temps Il s'agira de relever les termes désignant le temps : la saison (emblématique on le sait chez les poètes de la Pléiade ou les romantiques), la date, la durée, le moment : ainsi tous les grands poèmes d'Apollinaire couvrent-ils l'espace d'une journée. Cette journée d'errance, de divagation (De la belle aube au triste soir, La chanson du Mal-aimé) est bien sûr une métaphore de la vie même. Quand au relevé du temps des verbes et surtout des changements de temps, il est essentiel à la compréhension du texte et de ses ruptures : L'Étranger de Camus ne se comprend pas sans questionner l'usage systématique qui y est fait du passé composé. 4.
Syntaxe a. Le relevé des subordonnants, des mots de liaison, des "embrayeurs" du discours est souvent révélateur de l'organisation du texte. Qu'on pense aux textes très charpentés, à l'argumentation rhétorique du dix-huitième ; par opposition aux enchâssements de la phrase proustienne ; ou par exemple aux méandres du discours rapporté dans La Princesse de Clèves : la tension ici n'est pas seulement dans le domaine grammatical, mais dans celui du sens. Chaque phrase est une sorte d'énigme; ses complications, ses emboîtements successifs, le report sans cesse de la conclusion dans une nouvelle subordonnée miment dans la trame même du texte le secret, l'aveu toujours repoussé, celui de l'amour coupable. b. Y-a-t-il des particularités syntaxiques (phrases incomplètes, nominales, changements de registre, achoppements syntaxiques) ? Il existe ainsi chez Balzac d'apparentes "maladresses" syntaxiques, qu'une lecture rapide ne décèle pas. Ces achoppements (relatives à l'antécédent mal défini par exemple) curieusement, se produisent toujours dans des phrases où il est question d'argent : l'argent, pivot justement de cette société du XIXe siècle et de l’œuvre de Balzac, qui n'a jamais assigné à l'écriture d'autre but que l'argent (ainsi même d'Arthez, figure idéalisée de l'écrivain, ne saura-t-il dire à Rubempré que : "Travaillez, travaillez... Dans dix ans vous aurez gloire et fortune.") c. En poésie, la phrase correspond-elle à la strophe ? Y-a-t-il des décalages entre le vers et le découpage syntaxique ?
5.
Insistances du texte a. Répétitions : Y-a-t-il des répétitions de mots, de phrases ? De mots grammaticaux (conjonctions, prépositions, articles) ou de marques grammaticales (singulier, pluriel) ? De sonorités ou de rythmes ?
b. Champs lexicaux : Peut-on regrouper certains mots du texte autour d'un même thème, d'une même idée, en vue d'un effet de symétrie, ou de contraste, ou de convergence ? Qu'on pense aux oppositions très codées de la poésie baroque, feu/glace, passion/ désespoir (Louise Labé " Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie") ou au poème La jolie Rousse d'Apollinaire, où ce même champ lexical du feu se développe de l'étincelle au brasier (titre d'un autre poème emblématique d'Apollinaire) pour figurer la chevelure flamboyante du nouvel amour, symbole (tel l'oiseau de feu : le Phœnix) d'espoir et de renaissance. c. Comparaisons et métaphores : Il existe chez chaque poète ou écrivain une grammaire de l'image souvent facilement cernable par l'étudiant. Ainsi l'inventaire des images propres à Mallarmé est-il très pauvre: les métaphores sont rares et précieuses, mais toujours convergentes (l'ange, le cygne, l'aile, la harpe). La liste est courte, les rapprochements plus aisés qu'on ne le suppose. Aider l'étudiant à regarder vraiment, à souligner (littéralement) les indices porteurs de sens dans l'épaisseur du texte, c'est le but que se donne ce petit inventaire. Qu'on se reporte, pour des exemples d'analyses éclairantes, aux Pages-Paysages de Jean-Pierre Richard (Éd. du Seuil), où chaque texte se déplie comme un paysage, enfin transparent, dans le plaisir de sa découverte.
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