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interculturel index
général
La
conceptualisation de la culture :
l’exemple de la gestion du sommeil en France et au Japon.
Un des objectifs possibles de
l’étude de la diversité culturelle est de permettre aux personnes
confrontées à des situations de vie interculturelles d’interpréter
des situations qui les surprennent ou les déroutent quand elles sont
observées à la seule lumière de leur expérience nationale ou ethnique.
Cette approche à des applications économiques (implantation
d’entreprises à l’étranger, gestion des ressources humaines),
sociales (rapports entre communautés) ; personnelles (situations
familiales interculturelles, couples mixtes, vie à l’étranger) ;
éducative (enseignement de la langue et de la culture).
La manière dont les Français
et les Japonais gèrent leur sommeil constitue une de ces situations
interculturelles dans laquelle les uns
peuvent être mis mal à l’aise par les habitudes relevées chez
les autres. En effet, Français et Japonais présentent des habitudes de
sommeil très différentes : dormir seul ou en couple vs dormir en
famille ; dormir d’un seul bloc ou dormir de façon fractionnée ;
dormir dans l’espace public ou s’y refuser ; dormir couché sur
un meuble spécial ou dormir assis ou sur du dur, etc. Ces habitudes ne
sont pas exemptes d’apparentes contradictions : les Français
peuvent à la fois mépriser et sacraliser le sommeil ; les Japonais
peuvent à la fois faire preuve d’une efficacité sans borne et gérer
leur sommeil d’une façon qui paraît aux Français complètement
inefficace.
Cette étude repère ces différences
et ces contradictions et les intègre de façon explicative. Les habitudes
de sommeil des Français s’inscrivent dans un schéma dans lequel la
qualité de la vie est valorisée et où la responsabilité de cette
qualité incombe à l’individu. Un bon sommeil est vu comme une garantie
d’efficacité. L’individu doit garder le contrôle sur sa vie sociale,
professionnelle et familiale pour s’assurer un sommeil suffisant, et il
est éduqué ainsi depuis la petite enfance. Certains signes, comme de
dormir pendant la journée ouvrée, sont vus comme une absence de contrôle
et donc comme un dysfonctionnement. En revanche, les habitudes de sommeil
des Japonais s’inscrivent dans un schéma où le sens communautaire est
valorisé et où le temps consacré au groupe est vu comme une garantie
d’efficacité. L’individu doit garder le contrôle sur ses besoins
physiques, tel que le sommeil, pour assurer un temps de participation au
groupe suffisant, et le système d’étude l’y entraîne depuis
l’enfance ou l’adolescence. Néanmoins, il est autorisé à marquer la
limite de sa résistance. Certains signes, comme de dormir pendant la
journée ouvrée, sont vus comme le fait que cette
limite a été atteinte.
Dans cet article, tout en gardant à l’esprit que les deux sociétés présentent des individus qui
ne répondent pas à ces schémas, et aussi que les sociétés changent,
nous explorerons ces caractéristiques et nous nous demanderons dans
quelle mesure elles peuvent être comprises dans un continuum
individualisme-collectivisme, où la France serait « individualiste »
et le Japon « collectiviste ».
1.
objectifs et méthode
1.1.
« collectivistes » et « individualistes »
On entend souvent dire que les Français sont
« individualistes » et les Japonais plus « orientés
vers le groupe ». Ces notions trouvent leur source dans la
psychologie interculturelle. Ce champ de la recherche vise à dégager des
dimensions fondamentales du psyché humain et des cultures humaines, afin
d’y situer différents pays, peuples ou cultures. Un objectif peut en être
de mieux les connaître pour favoriser les contacts interculturels. Un
autre objectif est de bénéficier de la comparaison interculturelle pour
mettre à jour des ressorts universels de la psychologie humaine.
Le concept d’Individualisme-Collectivisme connaît un grand succès
actuellement dans le domaine de la psychologie interculturelle. Hofstede[i]
l’a introduit dans un modèle à quatre dimensions : Distance de
Pouvoir, Masculinité-Féminité, Evitement de l’Incertain
et Individualisme-Collectivisme. La dimension Masculinité-Féminité
constitue un angle intéressant pour comparer la France et le Japon. Nous
avons fait une tentative dans ce sens ailleurs[ii].
Les dimensions Distance de Pouvoir et Individualisme-Collectivisme
permettent aussi des distinctions de base. Les résultats de Hofstede
indiquent par exemple que la Distance de Pouvoir est plus grande en
France qu’au Japon. Cela peut sembler contradictoire avec ce qu’on
peut ressentir : une forte hiérarchie semble
imprégner tous les niveaux de la vie en société au Japon.
c’est qui a inspiré à Nakane la notion de « société verticale »[iii].
Cependant, dans le modèle de Hofstede, la France est aussi un pays
« modérément individualiste » tandis que le Japon est un
pays « modérément collectiviste ». Le processus de décision
qui prévaut au Japon contraste fortement avec celui qui a la faveur des
Français : tandis que les Japonais font remonter l’information du
bas vers le haut et préfèrent donc une prise de décision partagée, il
n’est pas rare que les dirigeants français décident de choses très
importantes depuis leur « tour d’ivoire » et les imposent
aux gens qui sont « en dessous d’eux ». Dans ce modèle, les
deux dimensions Distance de Pouvoir et Individualisme-Collectivisme
ne peuvent être lues séparément.
Le problème majeur du modèle
de Hofstede est peut-être sa trop grande généralité. Développé à
partir d’une étude quantitative qui incluait plus de 50 pays et 100 000
personnes, il convient bien au premier stade de sensibilisation aux
questions interculturelles, telle de prendre conscience de ce qu’est le
conditionnement culturel, et de la diversité des
combinaisons que forment les cultures du monde. Néanmoins, il est
insuffisant pour traiter le détail de ce qu’on observe dès qu’on se
trouve dans une situation interculturelle précise.
Une autre limite de ce modèle
tient au fait qu’il nous est très difficile de saisir mentalement plus
de deux dimensions à la fois. Si certains aspect des sociétés ou des
comportements peuvent être décrit en ne faisant appel qu'à deux
dimensions, ce n’est pas toujours le cas. Le cerveau humain peine à
visualiser ces dimensions complémentaires et le modèle ne peut plus répondre
à un objectif de facilitation des situations interculturelles par leur
meilleure compréhension (objectif qui nous intéresse et que nous allons développer
ci-après). De plus, les quatre dimensions proposées ne sont sans
doute pas exhaustives ; d’ailleurs, dans la deuxième édition de
son livre, Hofstede intègre une cinquième dimension, introduite par
d’autres sur la base d’une méthodologie différente.
La tentation est grande de
tenter de résoudre ce problème en ne s’intéressant qu’à une seule
dichotomie, et de vouloir en faire l’explication ultime. Principalement
sous l’impulsion de Harry Triandis[iv],
un courant de recherche se concentre sur la seule dimension Individualisme-Collectivisme.
Cette approche nous semble encore plus limitée que celle d’Hofstede. De
plus, son développement semble s’orienter vers la recherche constante
de meilleurs outils de mesure sur une échelle dont la définition ne bénéficie
que d’un feed-back minime. Le modèle semble donc s’auto-valider et
les conclusions tirées nous paraissent stériles.
Pourtant, nous allons nous
servir de la dichotomie Individualisme-Collectivisme comme toile de
fond à notre réflexion, et ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord,
cette notion est connue et elle évoque facilement des réactions
lorsqu’elle est soumise à un auditoire. En effet, même si l’on
considère qu’il n’y a pas d’universaux de la pensée humaine, un
concept tel que celui de « notion » ou de « dimension »
peut avoir une valeur de repoussoir pour la pensée. Elle peut également
permettre d’aborder une société inconnue à travers un cadre qui
permet d’en distinguer les différences et les similitudes avec sa
propre société, et de les classer. La littérature interculturelle sur
le Japon fourmille de notions de ce type, telles que celles de tateshakai[v] (« société
verticale »), oyabun[vi]
(« paternalisme ») ou encore soto/uchi[vii]
(« chez eux / chez nous »), qui, bien que contestables dans
certains de leurs aspects, permettent efficacement de saisir des pans
entiers du fonctionnement japonais en pointant des différences profondes
d’avec les fonctionnements américain ou français.
1.2.
Quelle analyse culturelle ?
Notre préoccupation est de
rendre intelligibles les différences culturelles observées entre la
France et le Japon à des personnes qui n’ont pas d’expérience de
l’autre pays, ou sont confrontées à des situations interculturelles.
Notre
approche s’apparente à l’analyse culturelle de Raymonde Carroll, dont
nous reprenons la définition à notre compte:
« Très
simplement, je conçois l’analyse culturelle comme un moyen de percevoir
comme “normal” ce qui, chez des gens de culture différente de la
mienne, me paraît, au premier abord, “bizarre”, “étrange”. Pour
arriver à cela, il me faut imaginer l’univers dans lequel tel acte qui
me choque peut s’inscrire et paraître normal, peut avoir un sens, et ne
pas être même remarqué. En d’autres termes, il s’agit pour moi de pénétrer,
un instant, l’imaginaire culturel de l’autre »[viii].
Nous pensons que cette
approche a des applications dans toutes sortes de situations
interculturelles telles que : implantation d’entreprises à l’étranger,
gestion des ressources humaines, rapports entre communautés, situations
familiales interculturelles, couples mixtes, vie et travail individuels à
l’étranger, immigration, tourisme, séjours universitaires,
enseignement de la langue et de la culture, etc. Elle répond ainsi à des
besoins concrets expérimentés par des personnes et par des institutions
dans des situations courantes. Pour
parvenir à l’objectif que définit Raymonde Carroll, nous pensons que
ni les concepts généraux ni les descriptions factuelles ne sont
suffisantes pour arriver à une connaissance partageable. Nous pensons
qu’un aller-retour entre les concepts et l’expérience des personnes
confrontées à de telles situations interculturelles constitue une méthode
possible.
L’un
des aspect contestable de cette approche est de mêler plusieurs sortes de
sources à caractère « non-scientifique » : témoignage
tirés de la littérature interculturelle, expérience personnelle, témoignages
recueillis aux hasards de nos rencontres, interviews et enquêtes
qualitatives. Nous ne nous basons pas ou peu sur des données
quantitatives ou sur des enquêtes à grande échelle. Cependant, il se
trouve que les données que nous recueillons ne peuvent guère être
saisies de manière quantitative. Il s’agit de repérer « ce
qui, chez des gens de culture différente […] paraît, au premier abord,
“bizarre”, “étrange” », autrement dit des impressions
sur la culture qui ne transparaissent que difficilement dans une enquête
impersonnelle, et que seules le hasard ou des conversations poussées
permettent de mettre à jour. Ainsi, sur le thème de la gestion du
sommeil, nous avons repéré des Français « frappés »,
« choqués », « ébahis », autant de termes qui
reflètent un impact émotionnel assez grand. Lorsque cette émotion est
partagée par plusieurs personnes, il apparaît qu’une différence de
culture profonde se cache derrière un aspect de la vie quotidienne aussi
partagé que le sommeil.
Par culture, nous entendons
les manières de penser et de communiquer qui s’acquièrent dès
l’enfance dans tout groupe social. Kaufmann[ix]
écrit qu’une bonne recherche en analyse culturelle doit avoir une portée
par son contenu et par son apport épistémologique.
D’une part, elle doit
apporter un contenu nouveau et intéressant, développé à partir d’un
thème simple, permettant de mettre à jour des aspects cachés de la
culture. En effet, la réalité culturelle a un caractère holistique :
on ne peut en isoler des parties qu’arbitrairement. Tout thème culturel
permet d’accéder à des manières de se représenter et de vivre la vie
de tous les jours qui dépassent largement l’écran de projection
initial. Les domaines de la vie qui sont des pommes de discorde ou des
sujets d’étonnement entre groupes culturels sont des terrains privilégiés.
C’est ainsi qu’au delà de la question des Japonais endormis dans le
train qui constitue le point de départ de cette étude, nous avons abordé
un champ très large, la partie immergée de l’iceberg : la
question du sommeil et de sa gestion dans les deux cultures.
D’autre part, une bonne
recherche en analyse culturelle doit permettre de juger des concepts théoriques
et de leurs limites. Elle ne peut se restreindre à une description des
faits mais doit apporter une pierre à l’édifice des recherches antérieures.
Dans cette étude, nous
partons du concept d’Individualisme-Collectivisme et nous
nous posons la question de sa valeur pour une comparaison France-Japon.
Pour cela, nous tentons d’interpréter le corpus d’expériences
recueillies au moyen de ce concept tout en essayant de l’ouvrir sur
d’autres notions.
Ce recueil d’expériences
concerne d’abord ce qui surprend les Français confrontés aux habitudes
de sommeil japonaises, mais il s’ouvre de lui même sur d’autres
points : la famille, le travail, les situations sociales, l’ébriété.
En recueillant d’abord la surprise, l’étonnement ou le choc,
nous gardons à l’esprit que nous ne faisons que dessiner de grandes
tendances et que nous gommons les exceptions. Nous restons conscient de ce
que ces exceptions existent, que toute société est nécessairement
diverse et aussi en changement constant. Néanmoins, la réalité de cette
surprise, de cet étonnement ou de ce choc nous permet de nous assurer de
la réalité de ces grandes tendances.
Nous comparons les données
françaises et les données japonaises et nous tentons de résoudre les
contradictions internes à chaque système culturel et de saisir où se
situent leurs grandes oppositions. Nous
aboutissons à la conclusion que le concept d’Individualisme-Collectivisme a une certaine portée, mais
qu’il n’est pas explicatif en soi. Il demande, pour une culture donnée,
à être nuancé par quantité de notions plus fines telle que la « préférence
à une qualité de vie régulière » ou encore les « points
sur lesquels la responsabilité de l’individu est engagée quant au déroulement
de son existence ».
2.
L’exemple du sommeil
Dans cet article, nous allons
traiter un sujet qui nous permettra cet aller-retour : le sommeil.
Cet objet d’étude est un objet classique de la médecine, de la
psychologie et de la psychanalyse, mais il fait récemment l’objet
d’un afflux d’attention dans les médias en tant qu’objet culturel (« Qu’est-ce
que le sommeil ? », « Comment dormir mieux ? »,
« Dormir ou pas avec ses enfants », « Eloge de la sieste »,
etc.[x]).
Il devient également un objet de recherche interculturelle, comme en témoigne
le chapitre à paraître des ethnologues Worthman & Melby[xi].
2.1.
Comment l’exemple du sommeil nous est venu.
La
manière de concevoir le sommeil et de le gérer dans la vie quotidienne
sont différentes en France et au Japon, et c’est une des choses qui
frappe les Français qui vivent au Japon.
Le
point de départ de cet article fut une discussion que les auteurs ont eue
avec Josiane L. Cette Française installée dans le Kansaï nous a dit
avoir été très choquée lors de ses premiers trajets dans le train :
« Tout le monde
dort, les jeunes, les vieux, tout le monde. Assis, debout, appuyés contre
la vitre, à côté de moi, sur moi ! J’étais vraiment
choquée ».
Josiane
décrit cette expérience comme son premier choc culturel. Ce témoignage
trouve un écho dans notre propre expérience et dans beaucoup de propos
d’autres Français, entendus auparavant. Pourquoi ces français déclarent-ils
être « choqués » par quelque chose d’aussi naturel
que dormir ? Les Français ne dorment-ils pas ? Et comme le fait
remarquer un collègue japonais, les français ne dorment -ils pas, eux
aussi, dans les trains ? Il nous est apparu qu’il y avait là une
piste intéressante pour explorer les différences culturelles qui
existent entre Français et Japonais.
n
Beaucoup de passagers des trains semblent dormir ou
somnoler. Certes, il est fréquent que les français dorment dans les
trains de grandes lignes. Ce qui surprend n’est donc pas le sommeil en
soi, ni le fait de dormir dans un train mais :
·
le fait que dans
certains trains, la plupart des passagers dorment, alors qu’en France,
seuls quelques passagers dorment.
·
le fait que les Japonais dorment dans les trains de
banlieue. Rigoureusement personne ne dort dans un train de banlieue en
France.
·
le fait qu’ils ne
semblent pas rater leur station.
·
le fait qu’ils dorment
assis, dans une position relativement droite qui correspond à celle
d’une personne éveillée. Les Français qui dorment dans les trains de
grandes lignes tendent à adopter une position semi-couchée et à se
coucher s’il le peuvent.
·
le fait qu’ils tolèrent
assez bien de risquer de se trouver dans une position gênante, comme de
poser la tête sur l’épaule du voisin ; et le fait que cette éventuelle
promiscuité est tolérée. Un Français hésiterait à prendre ce risque,
disons, par honte.
Cet
étonnement, voire ce choc, des Français autour de la gestion du sommeil
s’étend de la question des trains à bien d’autres domaines de vie
quotidienne. Il est intéressant d’en faire une liste :
n
Il est fréquent que des personnes dorment dans les réunions.
Ceci peut arriver en France mais est très rare et mal toléré. En
France, cet assoupissement peut-être mis sur le compte du grand âge ou
d’un bon repas mais il fait l’objet de plaisanteries ou de moqueries.
Il est pratiquement jamais mis sur sur le compte de la fatigue. De la part
d’une personne jeune, il est considéré comme une offense aux personnes
présentes.
·
Un consultant franco-japonais, présentant le fonctionnement
des réunions japonaise à un cadre français, mentionne le fait de la façon
suivante : « J’exagère à peine quand je dis que les cadres
japonais s’endorment en réunion ». Nous interprétons cet euphémisme
(« J’exagère à peine… ») comme le fait que ce consultant
hésite à dévoiler complètement cette réalité tant elle est
incroyable pour un cadre français.
·
Lors d’une présentation
donnée par l’un des auteurs, une personne assez jeune s’est endormie
face à lui, au deuxième rang. Cette personne est venue voir l’auteur
au cours de la soirée de clôture de la conférence et lui a dit :
« J’ai trouvé votre présentation très intéressante ».
Bien qu’elle sache que son assoupissement n’a pas pu échapper au conférencier,
elle ne ressent aucune honte et n’a pas le sentiment d’avoir pu
l’offenser.
n
De même, il est assez fréquent que des étudiants
d’université dorment en classe. Ceci peut arriver en France aussi mais
est très rare et très mal toléré. En France, l’enseignant peut
prendre cet assoupissement comme une offense personnelle et se sent en
droit d’expulser l’étudiant.
·
Interrogeant ses étudiants sur cette question, et se
demandant pourquoi les professeurs japonais tolèrent que certains étudiants
dorment, l’un des auteurs a obtenu des
réponses telles que : « Un étudiant dort en classe
parce qu’il est fatigué » ; « Au moins, il a fait
l’effort de venir » ; « Être en classe, c’est mieux
que rien ». La plupart des Français penseront spontanément (sans
doute pour l’avoir entendu au moins une fois au cours de leur vie) :
« Si c’est pour dormir, ce n’est pas la peine de venir »,
et : « Si on est fatigué, il vaut mieux rester à la maison ».
·
Une collègue américaine
d’un des auteurs s’est permise d’expulser de la classe un de ses étudiants
dormeur. Celui-ci s’est vengé en publiant dans le magazine des étudiants
un article étonnamment insultant. Malgré le grand respect que les étudiants
japonais témoignent généralement envers les
enseignants, il est possible que l’étudiant ait ressenti un
sentiment d’injustice profond à l’égard de la sanction (qu’un étudiant
occidental aurait jugée bénigne et justifiée).
n
Le sommeil n’est pas
limité aux trains, aux salles de classe et aux réunions mais se
rencontre dans d’autres lieux publics tels que les cantines, les parcs,
les cinémas, les salles d’attentes, etc.
·
Il frappe les Français par le fait qu’il semble exempt de
honte (comme évoqué plus haut), mais aussi exempt de crainte : le
sommeil dans un lieu public peut être vu en France comme un abaissement
des défenses dangereux pour l’intimité et l’intégrité physique.
Les Japonais, hommes et femmes, semblent s’endormir en toute confiance.
·
Il frappe aussi par son
caractère universel, immédiat et systématique. L’un des auteurs parle
« d’hypnomanie japonaise » : les gens dorment par
petites tranches de quelques minutes n’importe où et dès qu’ils en
ont l’occasion.
n
Enfin, ce sommeil choque les Français parce qu’il ne se
conçoit qu’en association avec une forme d’épuisement. Comme on le
verra, le sommeil diurne est associé pour les français au manque de
sommeil nocturne et à des formes plus ou moins graves de fatigue. Les
Français ont donc tendance à penser que si les Japonais s’endorment
aussi souvent et aussi facilement dans la journée, c’est qu’ils sont
épuisés. Cette impression est sans doute exagérée mais pas complètement
fausse.
·
Il est notoire que le
salaryman, rentrant tard et partant tôt, dort peu.
·
Notre expérience d’enseignement dans des universités
françaises et japonaises tend à montrer que les étudiants et les
enseignants japonais gèrent moins bien leur sommeil et dorment moins que
les étudiants et les enseignants français. A première vue, la question
du temps de sommeil ne leur paraît pas une question importante.
·
Les Japonais semblent plus souvent « compter »
sur les trajets, les réunions ou les classes pour récupérer pendant la
journée le temps passé à ne pas dormir pendant la nuit.
2.2. Les
apparentes contradictions internes.
Ces éléments sont
d’autant plus intéressants qu’ils mettent à jour d’apparentes
contradictions dans les deux systèmes.
En ce qui concerne les Français,
la première de ces contradictions a été relevée plus haut :
pourquoi les Français sont-ils choqués par certains aspects du sommeil
des Japonais alors qu’il n’y a rien de plus naturel que le sommeil ?
Ils pourraient simplement relever le fait que les Japonais dorment différemment,
sans pour autant en être choqués. Il est important de préciser
que ce ne s’agit pas vraiment un choc moral, mais plutôt d’une gêne.
Il semble que certaines formes de sommeil soient associée à quelque
chose de honteux. Pourquoi ?
La contradiction suivante
concerne l’apparente attribution de ce choc au fait de dormir pendant la
journée. Or, la sieste existe en France. Les français ne ne la
considèrent-ils pas comme “normale” ?
Enfin, la contradiction la
plus importante est sans doute que les Français semblent attacher une très
grande importance à leur sommeil : ils considèrent important de se
coucher tôt (même s’ils ne le font pas toujours) ; ils comptent
souvent leur temps de sommeil ; ils peuvent se mettre en colère si
on gène leur sommeil ou si les circonstances les en prive ; ils
peuvent en faire un argument de négociation ; ils enseignent à
leurs enfants (avec plus ou moins de succès) qu’il faut dormir le plus
possible. Ces éléments sont en général inconnus ou très peu répandus
au Japon. Or, comme dit plus haut, le sommeil (en général diurne et
public) peut également provoquer une sorte de honte, de gêne, de
culpabilité, et peut aussi constituer une offense. Comment le sommeil
peut-il à la fois être à ce point sacralisé et méprisé ?
En ce qui concerne les
Japonais, la première contradiction apparente consiste en, d’un côté,
la dureté que les Japonais, apparemment sous la pression du groupe, font
preuve à l’égard d’eux-mêmes (heures de travail interminables,
absence de week-end et de vacances, privation de sommeil, sacrifice de la
vie de couple au profit de la vie familiale et sommeil en couche partagée…)
et, d’un autre côté, la tolérance qu’ils affichent à l’égard de
l’assoupissement, par exemple en classe ou en réunion. Comment le
sommeil peut-il à la fois être à ce point méprisé et toléré ?
Parallèlement, on peut
relever la même apparente contradiction dans le traitement de
l’individu. Alors qu’on admettra communément que la société
japonaise respecte moins l’individu que les sociétés occidentales, un
Japonais ressentira que la société japonaise respecte plus « hito
no kimochi », c’est-à-dire le sentiment individuel, au point
même de faire parfois preuve de faiblesse (« amaeru »[xii]).
Comment l’individu peut-il à la fois être à ce point négligé et
surprotégé ?
Une dernière contradiction
consiste plutôt en un « paradoxe » qui frappe les Français :
pourquoi et comment les Japonais, qui font preuve de tant de réussite et
d’efficacité dans leur vie économique et sociale, peuvent-ils avoir
une gestion apparemment aussi inefficace de leur sommeil ?
Nous pourrons considérer que
nous aurons en grande partie atteint notre objectif quand nous aurons
trouvé les options qui sous-tendent les deux systèmes et permettent non
seulement d’évaluer leurs différences, mais aussi de fournir un cadre
explicatif qui montre que ces apparentes contradictions internes n’en
sont pas, mais relèvent de systèmes cohérents.
3. Le
sommeil, un fait culturel ?
3.1. Sociétés
« occidentales », sociétés « traditionnelles »,
et styles de sommeil
Le sommeil, en effet, ne
consiste pas seulement à dormir, mais à dormir de différentes manières,
qui sont très variables :
·
Si on a des enfants, on
peut dormir seul ou en couple, ou dormir sur la même couche que ses
enfants.
·
Si on vit en famille,
avec plusieurs générations dans la même maison, on peut choisir de séparer
toutes ou certaines générations ou de dormir tous ensemble.
·
Le sommeil nocturne peut
se faire en lieu ouvert ou en lieu fermé.
·
Le sommeil diurne peut
être habituel ou exceptionnel.
·
En cas de sommeil
diurne, celui-ci peut se faire en lieu public ou exclusivement en lieu
privé.
·
Le sommeil peut se
prendre en une seule fois par jour, en deux fois, ou en plusieurs fois éparpillées.
·
Le sommeil peut être
conçu comme un moment à part de la vie sociale, ou au contraire s’intégrer
à la vie sociale de façon fluide.
·
Le sommeil nocturne peut
exiger un vêtement spécial ou se prendre nu ou dans ses vêtements de la
journée.
·
Le sommeil diurne peut
exiger qu’on retire au moins ses chaussures, ou une autre pièce de vêtements.
·
Le sommeil, nocturne ou
diurne, peut exiger un meuble, une pièce ou une couche spéciale ou se
prendre par terre ou sur un revêtement destiné aussi à d’autres
usages.
·
Le sommeil peut exiger
qu’on se couche complètement, ou tolérer une position mi-couchée ou
assise.
·
Le sommeil peut nécessiter
des horaires précis ou tolérer des horaires fluctuants.
L’anthropologie commence
juste à s’intéresser au sommeil comme à un sujet d’étude à part
entière. Carol Worthman et Melissa Melby[xiii]
soulignent que le style occidental (« patterns of solitary
sleep on heavily cushioned substrates, consolidated in a single daily time
block, […] ») n’est qu’un mode d’organisation
possible. Les sociétés « traditionnelles » se caractériseraient
notamment par : « multiple and multi-age sleeping partners,
[…] , embeddedness of sleep in ongoing social interaction, fluid
bed- and waketimes ». Autant de points que nous retrouverons
dans cet article, sans pour autant adopter une perspective ethnologique
pure.
3.2.
Sommeil pris en un seul bloc vs. sommeil fractionné
La sieste japonaise (« hirune »)
ne correspond pas du tout à la sieste méridionale ou espagnole. C’est
le plus souvent une sieste avec chaussures, qui peut ne dure que quelques
minutes. Il paraît difficile d’en parler en terme de « sieste ».
Elle ressemble à la sieste-éclair que font exceptionnellement les Français
pour « récupérer » quand ils sont tellement épuisés
qu’ils s’écroulent.
En France, la pratique de la
sieste (tradition que la France du Sud partage avec tout le pourtour méditerranéen)
tend, de façon générale, à perdre de l’importance. Elle n’est en général
pas possible à celles et ceux qui travaillent en entreprise.
Traditionnellement, les magasins sont fermés pour une pause-déjeuner
prolongée puisqu’elle inclut une période de sommeil à part entière,
la « sieste ». Néanmoins le temps de fermeture tend à se réduire
cette pratique tend à disparaître.
Cette « sieste »
française, dans son sens le plus commun, se prend en privé dans un lieu
fermé, pendant vingt minutes à une heure et demie, sur un meuble adapté
(lit, sofa, éventuellement hamac ou fauteuil). Elle est dévalorisée au
Nord, où elle est ressentie comme la conséquence d’une mauvaise
gestion du sommeil nocturne (sorties abusives) ou de la paresse. Elle est
valorisée au Sud et est ressentie comme la marque d’une bonne gestion
de sa santé. De façon générale, dormir pendant la journée par petites
tranches et un peu n’importe où (ce qui se distingue de la sieste par
le fait qu’on n’enlève pas ses chaussures et qu’on ne se couche pas
dans un lieu privé) est considéré comme un signe d’épuisement, donc
de mauvaise gestion de son sommeil. Cette pratique est associée à
l’enfance, la vieillesse, la faiblesse. Les adultes sont censés dormir
d’un bloc, la nuit. Qui se laisse aller à l’endormissement pendant la
journée s’expose à des regards désapprobateurs ou à des moqueries (« Eh,
Marcel, il faut dormir la nuit ! »). Cette personne ne sait
pas gérer son sommeil. Cette notion de gestion du sommeil
est une notion clef qui va nous guider tout au long de cette
étude : évidente pour un français, elle semble complètement
absente de la conception japonaise du sommeil.
Il est intéressant de
constater que la pratique de la sieste, pour les raisons qu’on vient de
mentionner, est associée à une forme de honte. Voici ce qu’en dit le
Président Jacques Chirac :
« Notre humour
populaire aime à railler la sieste et ceux qui la pratiquent. […] Les
gens ricanent toujours quand vous leur apprenez que vous faites la sieste
au travail »[xiv]
Un spécialiste français du
sommeil défend la sieste et les petits sommes pendant la journée dans
des termes qui y font écho :
« Il n’y a
aucune honte, en faisant la sieste, à respecter ses besoins fondamentaux
(autant que le boire et le manger auxquels on consacre pourtant du temps
sans remord) ; c’est faire preuve d’un réel respect de soi et
retrouver ses forces pour être plus résistant, plus dynamique, plus
efficient »[xv].
Il étaye son propos en
citant des réactions qui semblent refléter le position majoritaire des
Français :
« Quelqu’un
m’a même dit : “Pouah ! je trouve ça dégoûtant de
s’endormir comme ça après le repas”. Généralement on se contente
d’arguments plus mièvres : “Aller s’allonger dans la journée,
vous n’y pensez pas : ça ne fait pas sérieux, c’est bon pour
les paresseux (on dit plutôt fainéants), les enfants ou les vieillards,
ou les malades, ou les Méridionaux (…)”»[xvi]
Peut-être plus que le simple
fait de voir beaucoup de Japonais dormir dans les transports en public,
c’est le fait que les gens qui dorment le font manifestement sans aucune
gêne qui selon nous désoriente les Français. Le malaise s’accroît
lorsque l’on se rend compte que c’est le fondement même du système
français qui est miné ici, puisqu’il semble que les gens n’essaient
même pas de gérer leur sommeil ! A la télévision, on voit des
publicités qui montrent un salaryman épuisé avaler une petite bouteille
de liquide vitaminé, un « genki drink », avant de se
remettre au travail. Pour les Français, les Japonais semblent ne pas
faire la démarche de base qui est de s’assurer d’avoir une bonne nuit
de sommeil pour être efficace le lendemain et pour remplir son rôle de
citoyen productif. Pour la plupart des Français, cette attitude
correspond à « tirer sur la corde » – au risque que la
« corde », c’est à dire le corps, ne casse. Ce ne peut être
qu’un recours temporaire pour qui ne veut pas être une victime, et pour
qui veut préserver sa contribution à la société. Les personnes fatiguées
n’ont donc pas une image positive en France, à l’inverse du Japon.
3.3.
Dormir seul ou en couple, ou dormir en famille.
Dans ce contexte, au Japon,
on a tout intérêt à piquer
des petits sommes quand on le peut. Il est intéressant de noter qu’en
français « piquer » a aussi le sens de « voler ».
Au Japon, l’individu épuisé de s’être tant donné saisit les
chances qui se présentent à lui : un trajet en train, une pause-déjeuner,
l’intervalle entre deux cours d’université (voire le cours lui-même).
L’opportunité détermine le lieu, ce lieu paraissant « n’importe
où » pour les Français, habitués à ne dormir que dans des
espaces privés. La vision de corps inanimés dans des lieux publics entre
en conflit avec ce que les Français ont été éduqués à considérer
comme normal : dormir la nuit, chez soi, dans un lit. Voir des gens
dormir dans des espaces publics provoque chez une réaction qu’on peut
rapprocher de celle de Japonais qui voient des Français s’embrasser
dans la rue.
En France, l’apprentissage du
sommeil est un des premiers apprentissages de la vie. Le nourrisson est
placé dans un petit lit séparé de celui de ses parents, tandis qu’au
Japon il dort avec ses parents. Il n’est pas rare que la mère
s’endorme le soir avec ses enfants, car elle reste au lit avec eux
jusqu’à ce qu’ils s’endorment. Chaque pleur verra la mère accourir
et réconforter l’enfant de sa présence physique. Lorsque les parents
se couchent à leur tour, ce sera bien sûr en compagnie de leurs enfants,
dans la même chambre, sur des futons voisins (les enfants souvent entre
les parents). Ne pas procéder ainsi serait considéré comme inhumain vis
à vis de petits êtres sans défense. Les auteurs de cet article eux-mêmes,
tous deux pères d’enfants mixtes franco-japonais élevés à la
japonaise à cet égard (ce qui semble être le cas le plus courant quand
la mère est japonaise), ont été choqués à maintes reprises de voir
leurs amis franco-français conduire leurs petits enfants au lit à 19h30,
leur souhaiter bonne nuit, éteindre la lumière, fermer la porte et
descendre au rez-de-chaussée passer une soirée agréable entre adultes.
A l’évocation du système japonais, nos amis français ont systématiquement
la même réflexion : « Il
faut que les enfants s’habituent. Si on leur cède une fois,
c’est foutu ». Cette réflexion comporte deux parties. D’une
part, les enfants doivent s’habituer à dormir seuls et à dormir toute
la nuit. D’autre part, les parents doivent préserver une vie
personnelle dont les enfants sont exclus.
Un dossier récent de la
revue Psychologies sur le thème de « Le nouveau débat :
dormir ou pas avec ses enfants ? » montre les lignes de
fracture entre les détracteurs du lit partagé et ses partisans. Contre,
on cite le besoin des enfants de se construire un espace personnel et le
danger d’une telle « promiscuité » qui irait à
l’encontre d’un développement sexuel harmonieux et même du développement
de la personnalité en général. Claude Halmos, psychanalyste, exprime ce
dernier point dans les termes suivants :
« Trop de
“corps à corps” avec les adultes empêche l’enfant d’acquérir
une conscience claire de sa personne : “Moi, c’est moi et toi,
c’est toi”» [xvii].
Ce débat se situe donc bien
au niveau de la fracture entre l’individu et le reste de la société,
et reflète bien la valorisation du sentiment « d’individualité »
dans la société française. Il y a donc bien ici une nette différence Individualiste
/ Collectiviste entre la manière française et la manière japonaise.
Notons deux points intéressants :
d’une part, l’idée de dormir sur la même couche que ses parents
(c’est-à-dire les grands-parents de ses enfants), situation qui peut se
pratiquer au Japon, est pour un adulte français une suggestion tout à
fait répugnante. D’autre part, le sommeil séparé dans le couple,
situation qui se pratique couramment au Japon (la mère dormant avec les
enfants et le père dans une pièce séparée) est associé pour les Français
soit à la vieillesse, soit comme
le signe que quelque chose ne va pas et que le divorce est proche.
Les français qui défendent
le lit familial mettent l’accent sur le besoin de chaleur des enfants,
surtout ceux qui ne sont pas naturellement très sociables, mais
soulignent néanmoins le problème de la sexualité des parents, qui ne
peut pas être sacrifiée sur l’autel de la responsabilité parentale.
La différence Individualiste / Collectiviste doit donc être nuancée
par le fait qu’un groupement d’individus a droit de cité dans la société
française, et peut prend souvent le pas sur les désirs individuels :
il s’agit du couple. Celui-ci est sans doute associé, via la sexualité,
à la notion de qualité de la vie que nous évoqueront plus loin.
Nous voyons donc se dessiner
des schémas très éloignés. Au Japon, on dort rarement seul et le
sommeil est souvent fragmenté. En France, on apprend à dormir tout seul
et pendant la nuit seulement. Le sommeil est un domaine d’éducation
pour les Français. En famille, l’enfant dort dans une pièce séparée
pour plusieurs raisons : d’une part pour faire
l’apprentissage de son autonomie (devenir un « individu »),
et aussi pour faire l’apprentissage de la gestion du sommeil individuel
(apprendre à se « faire dormir » à heures fixes); d’autre
part pour troubler le moins possible le sommeil des parents, et aussi pour
préserver la sphère prioritaire du « couple ». Les Français
répugnent non seulement à dormir en public, mais au sein de leur propre
maison, ils répugnent aussi à dormir ensemble. Chacun dort dans son lit,
dans sa chambre, exception faite de la sphère du couple et de siestes
occasionnelles sur le canapé du salon.
On est à l’antipode du
fonctionnement japonais. En famille, on s’allonge volontiers sur le sol
(tatami ou tapis) après un bon repas, et on s’endort pour quelques
minutes ou une heure. On garde cette habitude même lorsque le cercle de
la famille proche est dépassé : lors des réunions de famille du
Nouvel An par exemple, on n’hésite pas à s’endormir en présence des
oncles et tantes, grand-père et grand-mère. Et dans les onsen,
les centres thermaux, des groupes qui n’ont aucun lien familial peuvent
dormir dans la même pièce.
4. France :
rapport entre sommeil et efficacité
Pour les Français, il existe
un rapport direct entre gestion du sommeil et compétence. Une mauvaise gestion du sommeil est indéniablement
associée à l’inefficacité, et donc à une forme ou une
autre d’incompétence. Cette notion est, bien sûr, une notion
culturelle ; néanmoins, elle n’est pas complètement dénuée de
fondement : des études montrent par exemple le lien entre manque de
sommeil et résultats scolaires chez des adolescents européens et américains[xviii].
Le rapport entre manque de
sommeil et inefficacité n’échappe pas complètement aux Japonais mais
il n’est pas du tout central. Le salaryman dort peu et semble
continuellement en état d’épuisement. Reconnaissons que la société
japonaise change et s’occidentalise. Les employés sont « libérés »
par leur entreprises plus tôt qu’auparavant et pratiquent aussi moins
souvent qu’auparavant de longues sorties entre collègues. Nous ne
tenterons pas ici d’analyser les raisons de ce changement. Nous nous
bornerons à constater que le gouffre entre habitudes de travail
japonaises et françaises reste immense. La journée du salaryman ou de
l’employé, bien que longue, paraît aussi très inefficace en elle même :
réunions sans fin, négociations internes dont le seul but semble de gérer
les rapports humains, pauses-thé nombreuses, gaspillage des ressources
individuels sur l’autel de l’intérêt collectif, sorties fréquentes
et quasiment obligatoires[xix].
Certes, les Japonais reconnaissent que dans une certaine mesure, la
privation de sommeil nuit à l’efficacité, mais les motivations qui
justifient la privation de sommeil sont pratiquement toujours
prioritaires, quelles qu’elles soient. La privation de sommeil n’est
en tout cas jamais directement associée à l’incompétence. Enfin,
comme on va le voir, la notion d’efficacité ne recouvre pas les mêmes
réalités.
4.1.
L’efficacité, une notion relative.
Dans une enquête que nous
avons menée auprès d’une quarantaine de managers français qui
travaillent au Japon apparaissent de nombreux commentaires sur
« l’inefficacité » des Japonais au travail. Ce qui
est visé, ce sont surtout les réunions de travail, qui sont très
longues par rapport aux réunions françaises. Dans les entreprises
japonaises, on discute de tous les aspects d’un problème, et donc
toutes les parties concernées se doivent d’être présentes, si peu
impliquées qu’elles soient. Ce système a un mérite bien connu :
c’est que, une fois une décision prise, elle est appliquée immédiatement
parce que tous les acteurs concernés sont au courant et ont donné leur
accord au cours des longues périodes de consultations qui on précédé
les réunions, et au cours des réunions elles-mêmes. Cela, les cadres
français le reconnaissent bien volontiers, tout en trouvant insupportable
de devoir rester assis à une table pendant quatre heures ou plus, et ce
plusieurs fois par semaine.
En France, on établit
l’ordre du jour d’une réunion et le temps imparti à cette réunion.
Si on n’est pas arrivé à un consensus au sujet d’un des points de
l’ordre du jour à l’heure fixée, il faut trancher et on le fait par
le vote à la majorité (ou par une décision de la personne la plus élevée
hiérarchiquement), sinon on ne peut pas passer au point suivant et la réunion
ne peut pas finir à l’heure. Cette méthode de travail est de prime
abord séduisante pour les Japonais qui déclarent tous ne pas aimer les réunions
à la japonaise, car on s’y ennuie. Il nous semble cependant que s’ils
étaient confrontés à un fonctionnement à la française, ils seraient
vite choqués. Le processus de décision leur paraîtrait d’abord
probablement peu démocratique : au-delà des prises de position
« intellectuelle », c’est la prise de décision à la
majorité qui, tout bien considéré tout bien considéré, semble être
considérée la meilleure par les Français, mais les Japonais voient dans
la prise de décision à l’unanimité la seule solution à la fois juste
(respectueuse de tous) et efficace. Efficace, car comment forcer
quelqu’un à participer à la mise en œuvre de quelque chose qu’il
conteste ?
On a donc bien deux
conceptions très différentes de comment travailler efficacement en
groupe, avec d’un côté les Japonais qui n’économisent pas leur
temps et acceptent sans rechigner de laisser se terminer une réunion à
une heure du matin, et de l’autre les Français qui ont pour objectif de
diminuer leur temps de travail le plus possible en accroissant leur
« efficacité », et qui en tous cas ne supporteraient pas des
réunions aussi fréquentes et longues que leurs homologues japonais.
Quelles sont les conséquences sur le rapport au sommeil ? Encore une
fois, elles ont trait à l’acceptation que les gens ont, ou n’ont pas
du sommeil des autres. Au Japon, il est courant de voir des gens dormir
pendant les réunions. On le comprend, parce que l’on a soi-même du mal
à lutter contre le sommeil, surtout pendant les longs intervalles où
l’on n’a pas à jouer de rôle actif. Le sommeil n’est pas stigmatisé,
il passe au deuxième plan car ce qui est valorisé c’est le temps de présence
collective. Ce qui compte, c’est que quand c’est mon tour de prendre
la parole mes voisins me poussent gentiment du coude, je me réveille et
je puisse apporter mon éclairage sur la question débattue, ou l’éclairage
du groupe que je représente. A la limite, on peut même penser que le
directeur de la production dans une entreprise qui voit son collègue du
marketing en train de dormir en face de lui subit une influence de la part
de son collègue : celui-ci n’est pas absent, il le voit, il ne
peut pas faire abstraction complètement de sa perspective.
Dans le contexte français
des réunions expédiées le plus vite possible, il est impensable de
s’endormir. C’est soit une marque de grossièreté, puisque cela équivaut
au message « je ne m’intéresse pas à ce qui se passe ici »,
soit le signe que l’âge a fait son œuvre. Celui qui s’endort peut
donc être remis à sa place, s’il est jeune (« Ce n’est pas la
peine de venir si c’est pour dormir ! »), ou bien s’il
s’agit d’un collègue vieillissant on se moquera de lui plus ou moins
ouvertement et gentiment : il montre qu’il n’est plus en
possession de toutes ses facultés professionnelles.
4.2.
Le travail au Japon : valorisation du sens communautaire
L’un des auteurs de cet
article a eu un jour la surprise de voir un collègue japonais, avec qui
il travaille sur un projet en économie, prendre cinq heures de son temps
par semaine (transport compris) non pas pour travailler sur le projet
commun, mais pour venir assister à ses cours. Or, ces cours sont donnés
en français… et ce collègue ne comprend pas le français. Qu’est-ce
qui peut justifier, pour un universitaire occupé, une telle apparente
perte de temps ? Notre interprétation de cette attitude est que cet
universitaire tient, par sa présence, à montrer qu’il s’intéresse
à son collaborateur français et l’estime, même si le moyen employé
nous semble une perte de temps. De fait, manifestant sa volonté de
s’inscrire dans le « groupe » d’activités de son collègue, il n’a pas l’impression de perdre son temps.
Au Japon, ce n’est pas
l’efficacité du travail qui est valorisée, mais le nombre d’heures
consacré au groupe. Pour cette raison, le sommeil, le fait d’être
« frais et dispos », n’est pas considéré comme une
garantie ni comme une condition sine qua non de réussite. En revanche, la
participation l’est.
Par ailleurs, pour les français,
l’efficacité est un facteur de la qualité de la vie. En effet, c’est
l’efficacité (comprise comme la capacité de faire plus de choses en
moins de temps) qui permet de libérer du temps libre, c’est-à-dire du
temps personnel. Ce temps pourra être consacré au loisirs, au sport, à
la vie de couple ou à la vie de famille, et ceci sans empiéter sur le
temps de sommeil.
Ce raisonnement n’a pas
cours au Japon. Accumuler du temps personnel n’est pas valorisé. Dans
ce cadre, dormir beaucoup, veiller à sa santé, où se consacrer à des
loisirs individuels est plutôt mal considéré. La mère de famille doit
consacrer son temps à sa famille, ses enfants et son mari. Pour l’homme
qui travaille, ne pas avoir le temps de faire du sport, d’aller au cinéma,
et même de se consacrer à sa vie de couple et à sa vie de famille est
une marque de dévouement. Paradoxalement (pour les Occidentaux) c’est
pour les Japonais dans le dévouement et le sacrifice de soi que se situe
la clef de la réussite individuelle.
Le terme de « gestion
du temps de sommeil » n’est pas facile à traduire en
japonais. Lorsque nous avons essayé d’aborder ce sujet avec nos étudiants
d’université, nous nous sommes aperçus qu’il ne comprenaient pas du
tout. Il se trouve en effet qu’on ne « gère » pas le temps
de sommeil au Japon, au contraire. Le temps de sommeil est quelque chose
qu’on doit dépenser sans compter, faute d’être mal vu socialement.
Le garder « pour soi » est une forme de « radinerie ».
Cela ne signifie pas pour
autant qu’on le dépense dans le but de travailler. On peut ne pas
dormir pour participer à une soirée de famille, à une réunion de
travail « inefficace » en termes de résultats concrets, à
une sortie dans un bar avec des collègues, à un dîner avec des amis
dans un grand restaurant. En revanche, on peut dormir au cours d’une
classe ou d’une réunion. Ce n’est donc pas
le sommeil en soi qui est stigmatisé : c’est le sommeil individuel,
et, de façon plus générale, le temps individuel. A l’inverse,
ce qui est valorisé, c’est le temps de présence collective.
Le « paradoxe japonais » est que cette attitude est
profitable et conduit à une forme d’efficacité, par des biais tout à
fait différents de la notion française d’efficacité.
4.3.
Le système éducatif et l’apprentissage de l’efficacité
L’école française impose
aux adolescents plus d’heures de concentration dans une journée, avec
des cours qui se terminent en moyenne à 17h30. La pause déjeuner est
plus longue qu’au Japon, mais pendant cette pause on mange d’abord,
puis on se détend en jouant dans la cour de récréation et en parlant.
Une caractéristique frappante des bento (boîtes-déjeuners
qu’on emporte au travail ou à l’école) est qu’ils permettent de
manger plus vite, et ensuite de faire une sieste sur son bureau
puisqu’on est toujours dans le contexte familier de la classe.
La différence entre la
France et le Japon porte surtout sur le type d’efforts demandé aux élèves.
En France, on apprend très tôt à faire des dissertations, d’abord en
français, puis en Histoire, en philosophie, etc. Il s’agit
d’organiser le plus intelligemment ses connaissances en un tout cohérent
et attractif. C’est ainsi que les petits Français apprennent les compétences
qui sont à la base de « l’esprit français », renommé
internationalement : esprit de synthèse, importance du style.
C’est ainsi également que certains s’en sortent par le « baratin »,
cet art d’enrober de maigres connaissances dans un habillage qui donne
une illusion de sérieux. Lorsque l ‘élève se retrouve devant sa
copie pour deux ou quatre heures, il importe qu’il ne soit pas fatigué
pour pouvoir manier la rhétorique avec l’éclat nécessaire. Les
connaissances qu’il aurait pu accumuler s’il avait continué à
travailler la veille au soir disons de minuit à deux heures du matin ne
font pas le poids par rapport à sa forme intellectuelle, directement liée
à sa forme physique et au nombre d’heures qu’il a dormies. A moins de ne pas avoir travaillé du tout, il vaut
donc mieux aller se coucher à minuit pour être en forme et efficace le
lendemain matin.
L’élève japonais se voit
confronté à un tout autre type d’épreuve, principalement des
questionnaires à choix multiples. Il devra choisir entre les réponses a,
b et c le plus vite possible, pour répondre au maximum de
questions. En effet, parfois personne ne peut arriver au bout du
questionnaire. Les meilleurs auront répondu à 80% des réponses, les un
peu moins bons à 60%, et ainsi de suite. On comprend donc qu’il
s’agit d’emmagasiner le maximum de connaissance et que la forme
n’est pas importante au moment de les restituer. Dans ce contexte, il
vaut mieux continuer à étudier jusqu’à deux heures du matin pour
mettre toutes les chances de son côté. Et c’est ce que préconisent
les enseignants des juku (les cours du soir) : ils conseillent
à leurs élèves de dormir le moins possible s’ils veulent avoir des
chances d’intégrer des établissements prestigieux, comme en témoigne
le dicton « yon tou go raku » : « quatre
heures de sommeil mènent au succès ; cinq à l’échec ». En
France, ce genre de déclarations susciterait des plaintes des parents :
on considère qu’à l’adolescence il est avant tout important de
dormir suffisamment. Cette opinion est documentée en France par des
connaissances ou des croyances médicales : la croissance se fait
pendant le sommeil ; la croissance fatigue et il faut compenser cette
fatigue en dormant plus ; les petites heures de la nuit sont les plus
profitables à la croissance, etc.
Au Japon, la situation est
certes très diversifiée. Parmi nos étudiants, certains sont allés à
des cours du soir et d’autres non, mais la majorité reprend l’idée
selon laquelle tirer sur son sommeil est une des conditions de la réussite.
Il n’est pas rare d’entendre des étudiants raconter que, adolescents,
ils rentraient du juku à 21h, dînaient, puis commençaient leur
travail à la maison. Le rôle de la mère, telle que l’imagerie
populaire le représente, est d’accueillir son … fils avec un dîner déjà
prêt, puis de l’encourager à aller travailler. Elle ne sera pas avare
de compliments comme « Gambatteru ne, erai wa »(« Tu
fais beaucoup d’efforts, c’est bien ») si l’enfant ne ménage
pas sa peine pour épouser les objectifs familiaux, en l’occurrence intégrer
l’établissement le plus prestigieux possible. Même s’il ne réussit
pas, il aura essayé de toutes ses forces, sans s’économiser, et
c’est ce qui compte. Si l’imagerie populaire met la mère dans ce rôle,
c’est parce que le père n’est pas encore rentré du travail à
l’heure où son enfant revient du cours du soir. En dépit de certaines
aspirations des jeunes générations, la mère moyenne ne s’opposera pas
à ce schéma : elle doit garder une certaine cohérence de pensée,
et ce qui est vrai pour son enfant doit être vrai pour le père, que
l’on aime citer en exemple : « Gambatteru, Otoo-san »
(« Papa fait beaucoup d’efforts pour nous »). De plus, le père
qui est passé par le même apprentissage que son fils ne réagirait pas
bien si on critiquait le fait qu’il rentre tard.
4.4.
Schémas de communication liés au sommeil (contraintes externe et
interne).
Au Japon en général on
essaie de faire peser le moins de contraintes possible sur les enfants.
Petit à petit, c’est l’environnement extérieur qui va imposer des
contraintes, principalement l’école puis l’entreprise. On attend donc
que la contrainte vienne de l’extérieur. Du point de vue français, un
adulte japonais semble caractérisé par une « absence de gestion de
son sommeil » (et de sa qualité de la vie en général). Il accepte
ce qui est inévitable de la part de son environnement. Le plus important,
l’éclairage fondamental, c’est l’idée qu’il se donne à fond
pour les deux groupes auxquels ils appartient : l’entreprise et la
famille.
Les deux allégeances entraînent
des contradictions qui doivent nécessairement être résolues par la hiérarchisation
des priorités : l’entreprise passe avant. La famille est une
structure censée faciliter l’organisation de la vie professionnelle. En
retour, le père doit s’acquitter d’un « family service »
le dimanche : expression révélatrice qui donne l’idée que l’on
fait don de son temps à sa famille, quand l’équivalent idéal français
serait « le dimanche, j’ai besoin de ma famille pour me ressourcer ».
Cette notion de la contrainte
externe reporte le contrôle de soi non pas, comme dans la société française,
sur la capacité à s’assurer un sommeil suffisant, mais au contraire
sur la capacité à réduire son temps de sommeil. Il n’est donc pas étonnant
que l’on ne se préoccupe pas tellement du temps de sommeil des enfants,
même quand ils sont petits. De toute façon ils devront lutter contre le
sommeil une fois devenus adultes.
Par contraste à cette
gestion du sommeil « par l’extérieur », le profil français
apparaît bien clairement. En France, on estime important d’inculquer
des règles aux enfants dès le plus jeune âge et le sommeil, comme nous
l’avons vu, ne déroge pas à cette règle. On considère comme très
positif d’instaurer des horaires fixes de sommeil (la nuit et l’après-midi
pour les petits) et des habitudes quant aux lieux du sommeil (la chambre,
le lit, tout seul). L’enfant français accède à une certaine liberté
au fur et à mesure qu’il intériorise les règles qui lui sont au départ
imposées[xx] ,
et c’est ainsi que l’on débouche sur l’image selon laquelle être
adulte c’est gérer son sommeil et plus généralement sa qualité de
vie pour être plus efficace et ainsi pouvoir plus donner, et mieux
donner, à son entreprise et surtout à sa famille. L’individu est censé
chercher les limites en lui-même. Ceci peut donner lieu à bien des
quiproquos entre Français et Japonais. Deborah Tannen a montré, dans le
domaine différent de l’interaction homme-femme, que les conflits
peuvent naître de manières de s’exprimer différentes malgré des
objectifs similaires[xxi].
Nous
pouvons faire la généralisation suivante : au Japon, il faudra
montrer que l’on donne le plus possible de soi-même. Incidemment, on
obtiendra ainsi le maximum de son entourage. En France, on devra montrer
que l’on a analysé au mieux la situation pour maximiser son efficacité.
On fera ainsi la preuve de ce que l’on peut apporter à son entourage.
5. Japon:
la notion de résistance et la limite de résistance
5.1.
Valorisation des notions de « gambatteru » et de « gaman »
Robert Guillain rapporte,
dans un livre sur la guerre du Pacifique[xxii] une histoire inventée
par la propagande de guerre japonaise, et présentée alors aux soldats
comme une histoire vraie, aussi incroyable que cela puisse paraître :
un caporal ayant reçu une balle en pleine tête continue à donner des
ordres jusqu’à la fin de bataille, puis, à l’issue de celle-ci, s’écroule.
Les médecins découvrent alors qu’il était mort depuis plusieurs
heures mais que sa force de volonté lui a permis de rester debout
pour accomplir son devoir jusqu’au bout. Cette histoire, même si
elle ne reflète heureusement pas le Japon contemporain, permet de
comprendre que dans la culture Japonaise, la volonté individuelle peut
tenir le devoir plus important que tout impératif physique !
Nous avons évoqué plus haut
l’expression « gambatteru », du verbe « gambaru » :
« faire des efforts, se donner du mal ». Cette expression ne
s’applique qu’à une autre personne (jamais à soi-même), et véhicule
un sens positif. Elle est à rapprocher de « gaman suru »
(littéralement « retenir le Moi »), qui signifie « patienter,
prendre son mal en patience » mais aussi « être discret, ne
pas se faire remarquer ». Ces deux expressions sont souvent revenues
dans nos discussions sur le sommeil, mais elles ne concernent pas que ce
domaine. Elles s’appliquent également au travail et au fait de prendre
sur soi pour rester à la disposition de son employeur ou de sa famille,
ou pour accepter les circonstances.
On peut ainsi comprendre
comment au Japon, le fait de tirer sur son sommeil est valorisé. Ce
n’est pas le fait d’être en forme qui provoquera l’admiration et le
respect, mais au contraire, le fait d’être au bord de l’épuisement.
C’est là la preuve qu’on est capable de faire « gaman »,
« abstraction de soi » jusqu’au sacrifice de sa santé (et,
autrefois, de sa vie). D’une façon générale, la fatigue est valorisée.
On n’hésite pas, comme en France, à avouer sa fatigue. Plutôt qu’à
la cacher, on tend à la souligner. D’autres expressions de la vie
courante, employées plus fréquemment et dans des circonstances plus
larges que leur équivalents français, en témoignent : à propos de
soi, « Shindoï/tsukareta » (« Je suis crevé/fatigué »),
ou encore, à propos de quelqu’un d’autre, l’équation « isogashii »
= « eraï » (« très occupé » =
« méritant »).
Ceci se manifeste aussi dans
l’expression « Otsukaresama deshita », qui veut dire
« vous vous êtes bien fatigué(e) », et « Gokurôsama
deshita », « vous avez bien souffert », qu’on
adresse aux gens après une tâche.
5.2.
Aider et se faire aider.
Raymonde Carroll analyse les
patterns conversationnels classiques qui débouchent sur une proposition
d’aide entre amis français. J’ai un problème : je mentionne ce
problème en présence de mon ami(e), qui me propose ne général de
m’aider. Je refuse poliment d’abord, mon ami(e) insiste, j’accepte
finalement avec reconnaissance (« non, ça va t’embêter » -
« mais non, pas de problème » - « tu es sûr ? »
- « Oui oui je te dis » - « C’est vraiment gentil, ça
m’aide énormément »). Ce type d’échange contraste avec les
habitudes américaines : aux États-Unis, il est mal vu de proposer
son aide, par contre si j’ai un ami je n’hésiterai pas à demander
son aide, mon ami pouvant éventuellement me la refuser. Nous avons fait
ailleurs le parallèle avec le style japonais[xxiii]
et analysé les raisons pour lesquelles les différences de style qui
existent entre Français et Japonais peuvent mener à des incompréhensions
et des conflits.
Reprenons plus en détail la
situation française. Quand j’ai un problème, j’en fais part à mes
amis. Je peux me « vider de ma frustration » tout simplement,
et alors mon ami(e) se contente de compatir. Cependant, généralement,
l’échange se poursuit : nous nous mettons à analyser les raisons
de mon problème. Mon ami(e) peut me donner son opinion extérieure sur
ces raisons et sur des remèdes possibles. Il ou elle peut aussi en
profiter pour constater qu’il ou elle a la possibilité de faire quelque
chose pour m’aider et me proposer son aide, entraînant l’échange
classique présenté ci-dessus. La proposition d’aide peut aussi ne pas
arriver, et nous en restons alors à des analyses rationnelles. Un des
objets de cette analyse, un des facteurs pris en compte est la fatigue
physique et nerveuse. Si mon problème entraîne que je suis fatigué en
permanence, c’est un vrai problème puisque la fatigue est identifiée
comme un dysfonctionnement en France, et la fatigue chronique st à
l’origine d’un cercle vicieux qui m’empêche de revenir à une
gestion saine de ma vie. Mon partenaire, qui me propose son aide ou non,
met dans la balance son propre équilibre : il ne faudrait pas
qu’en me faisant une proposition inconsidérée il se mette lui-même
dans une situation où il ne peut plus être positif pour son entourage.
Pour prendre une image, son raisonnement se rapproche des instructions qui
figurent sur les masques à oxygène dans les avions : les adultes
doivent d’abord attacher leur propre masque avant de s’occuper de
celui de leurs enfants. Ce soupesage est assumé pleinement, et parfois on
en parle.
A ce propos, Kelly
Lemon-Kishy, dans un article d’introduction à la communication entre
Occidentaux et Japonais [xxiv],
recommande aux Occidentaux de ne pas trop mentionner leurs problèmes en
présence de leurs amis japonais : une des conséquences négatives
pourrait être que l’ami(e) japonais(e) se sente poussé à aider son
ami(e) occidental(e), même si ce n’était pas l’intention de
celui-ci.
Le style valorisé au Japon
implique, comme nous l’avons dit, l’idée que l’on se donne sans
compter. Confronté à une tâche difficile, je ne me livrerai pas en présence
de mes amis à une analyse de la question pour déterminer si je peux y
arriver ou pas. On nous a livré l’anecdote suivante : une jeune
artiste amatrice devait préparer une salle qui allait lui servir pour son
exposition, et le travail à effectuer était énorme, nettoyage,
peinture, etc. Elle se mit à la tâche. A partir du lendemain, des amis
vinrent l’aider sans le proposer au préalable. Elle ne demande
pas, ils ne proposent pas : au Japon, on attache de l ‘importance
au fait de deviner les besoins de ceux avec qui on est en relation, sans
passer par un échange verbal. L’attitude la plus « noble »
est donc de montrer que l’on ne rechigne pas à l’effort : aux
autres ensuite d’agir en fonction de ce qu ‘ils perçoivent de la
situation. Étant donné que l ‘échange verbal direct n’est pas
impliqué dans beaucoup de cas (en tous cas on préfère
qu’il ne le soit pas), on se fie aux autres moyens que l’on a à sa
disposition : des informations verbale indirectes (en provenance
d’une autre source que la personne concernée) par exemple, et surtout
la vue. On voit que la personne est fatiguée. Montrer sa fatigue,
plus ou moins directement, est un mode de communication. Parallèlement,
en évitant d’analyser sa fatigue dans la conversation, on se prive de
multiples occasions de faire cette analyse pour soi-même, et on renforce
donc la tendance à « ne pas gérer son sommeil ».
5.3.
Dormir, c’est s’abandonner.
Nous avons évoqué au début
de cet article l’exemple d’une personne qui s’est endormie au deuxième
rang au cours d’une conférence donnée par l’un des deux auteurs.
Cette personne était ensuite venu lui dire : « Votre présentation
était très intéressante ». Se moquait-elle ? Non, pas du
tout. Il est sans doute important de noter que cette personne faisait
partie des organisateurs de la conférence. Elle avait donc sans doute
travaillé toute la nuit précédente. Dans ce contexte, son attitude peut
sans doute s’interpréter comme suit : « Évidemment, vous
avez remarqué que je dormais et vous savez que je sais que vous l’avez
remarqué, mais vous me pardonnez parce que j’ai beaucoup peiné pour
que cette conférence ait lieu, et je vous remercie d’y avoir participé ».
Cette anecdote illustre nos
points précédents (la fatigue et le sommeil diurne ne sont pas dévalorisés ;
ce qui compte est le temps de présence collective plutôt que
l’efficacité à un moment donné, etc.) mais elle nous met aussi sur la
piste d’un autre thème : dormir, c’est s’abandonner :
accepter et montrer la limite de sa résistance.
Les gens qui dorment sur les
bancs publics ou dans le train sont sans défense, à la merci de ceux qui
voudraient leur porter préjudice. C’est la première constatation, évidente :
si on dort dans un lieu public en France, on risque de se faire voler.
Professeurs de français au Japon, nous devons mettre en garde nos étudiants
qui s’apprêtent à aller en France : il faut faire attention. Ce
qui est délicat, c’est de les amener à être prudents sans pour autant
tomber dans la paranoïa. Simplement, les Français ne baissent pas leur
garde dans les lieux publics. En France, celui qui se fait voler parce
qu’il n’a pas fait attention est une victime, mais aussi une victime par
sa faute. Au Japon, au contraire, c’est une chose positive que de
s’abandonner, de se laisser aller à la confiance. Se comporter comme
s’il n’y avait aucun risque a valeur de déclaration et a une
influence positive sur la façon dont les gens arrivent à se sentir en sécurité.
C’est ainsi qu’on dort dans les trains, dans les gares, dans les
parcs, les salles de classe d’université.
5.4.
Parallèle entre la gestion du sommeil et la gestion de l’ivresse.
Lorsque l’on se trouve en
présence d’intimes ou de gens avec qui on veut devenir intimes, cette
tendance se renforce encore. Une de ses manifestations est le rapport à
l’alcool des Japonais. Pour devenir intime avec quelqu’un, il est
courant de s’enivrer ensemble. Cela va beaucoup plus loin qu’en France
(où l’alcool aurait plutôt le rôle de détendre les gens légèrement,
de briser la glace) : la perte de contrôle induite par une forte
absorption d’alcool semble permettre aux gens de s’abandonner à la
confiance réciproque : « Je ne suis plus en état d’être
poli, de respecter les formes et je vois que vous non plus, donc nous
pouvons nous dire beaucoup plus qu’en temps normal ». Dans notre vécu
commun, nous aurons cette expérience d’avoir été ensemble, nos défenses
abaissées, dans un état de relaxation partagée. D’ailleurs, de
l’ivresse au sommeil il n’y a qu’un pas, vite franchi : les
hommes surtout peuvent se laisser aller au sommeil après avoir bien mangé
et bien bu, et on peut voir parfois des hommes d’affaires en apparence
très respectables endormis dans la rue. Ils n’ont pas su s’arrêter
avant la perte de contrôle total : en France, ils seraient dans une
position honteuse, mais à l’évidence au Japon ce genre d’extrêmes,
même s’il n’est pas bien vu, ne fait pas l’objet d’un tel
stigmate social. Celui qui est tombé au champ d’honneur de s’être
trop ouvert à ses partenaires, à la société, est un faible, mais pas
quelqu’un qui est allé à l’encontre du code social, au contraire.
6. La
qualité de vie « continue » et la qualité de vie « consommatrice »
6.1.
L’individu en France : valorisation d’une qualité continue de la
vie
En France, comme le reflètent
les conversations, les couvertures des magazines et la publicité, le fait
d’être en forme est valorisé : il s’agit de bien gérer son
sommeil, d’avoir une alimentation variée, d’avoir une vie de couple
sexuellement riche, etc.
La « qualité de la vie »
à la française ne concerne que très marginalement des biens de
consommation et des occasions exceptionnelles de se divertir. Il ne
s’agit pas, au contraire du Japon, de posséder des produits de marque,
des options sur sa voiture, ou l’appareil photo numérique dernier cri.
Il s’agit plutôt d’une qualité de la vie modérée, mais continue,
qui s’étend sur tous les aspects et sur chaque seconde de la vie. Idéalement,
cette vie est confortable, reposée, exempte de stress, elle doit apporter
quotidiennement des plaisirs intellectuels et physiques.
Pour cette raison, les Français
« gèrent » sur une base de régularité leur forme physique
(et celle-ci trahit immédiatement leur réussite en ce domaine), leur
temps individuel, leur argent. On reconnaît immédiatement à quelqu’un
qui a une telle qualité de vie une forme de compétence. La personne qui
sait par exemple aller au théâtre (bonne gestion de son temps), faire du
sport (bonne gestion de son corps), vivre dans un endroit agréable (bonne
gestion de son espace et de la qualité de vie de ses enfants) recueillera
pour ces seules raisons une part de considération. On pensera que cette
personne se donne les moyens d’être efficace.
6.2.
Japon : le sommeil comme loisir.
Souvent, les gens qui
travaillent en entreprise dorment jusqu’à midi pendant le weekend (une
personne de notre connaissance dors même jusqu’à cinq heures, se lève,
mange et se recouche). C’est ce qui leur permet de tirer sur le sommeil
pendant la semaine.
Les vacances japonaises sont
très courtes (cinq jours consécutifs au maximum), mais elles sont
l’occasion soit d’une activité intensive (voyage éclair et très
dispendieux) soit d’un repos intensif qui évoque la cure de sommeil
(chez soi, à l’hôtel ou dans un centre thermal) . Pendant les cinq
jours de vacances du nouvel an, beaucoup de citadins retournent dans leur
famille, et passent leur temps à boire, manger et dormir en famille dans
la pièce principale de la maison, souvent allongés sur le tatami devant
la télévision. Il s’agit de se relaxer complètement.
Dans nos classes de français,
nous avons souvent utilisé une fiche de conversation où l’on pose la
question : « Qu’est-ce que vous aimez faire quand vous êtes
fatigué ? ». Nous attendons toujours des réponses
« à la française » du type : « J’aime regarder
la télé » ou « J’aime lire un livre », mais en fait
cette question ne fonctionne pas bien dans une classe japonaise parce que
presque tous les étudiants répondent : « Je dors ». La
formulation de la question même est bien française : à la question
similaire : « Qu’est ce que vous faites quand vous êtes
fatigué ? » n’est-il pas tout a fait naturel et évident
de répondre « Eh bien je dors ! cette question ! » Pourtant,
les Français tendent à donner des réponses plus variées. C’est, en
fait, que dormir n’est pas fonction de la fatigue pour les français :
dormir est une activité qui se prend le plus souvent à heures fixes, qu’on
soit ou qu’on ne soit pas fatigué. Inversement, en dehors de ces
heures, même si on est fatigué, dormir n’est pas nécessairement la
meilleure chose.
Les vacances françaises sont
également différentes des vacances japonaises. En France, la différence
entre le temps de travail et les vacances tend à s’estomper. On
travaille moins « au travail » : on y mène aussi des
activités personnelles. Pendant les vacances on bricole dans sa maison,
on fait le jardin, bref on mène des activités qui constituaient
autrefois un « travail ». Les vacances ne sont pas faite pour
« perdre son temps » à dormir. Elles peuvent permettre de
« se reposer » (« Je les ai pas volées, ces vacances »)
mais pas au point de se remettre d’un éventuel épuisement dû au
travail. Elles sont faites pour mener les activités personnelles que le
travail salarié rend difficile : bricoler-jardiner, lire, passer du
temps en famille, voyager, faire du tourisme ou des promenades en forêt.
6.3.
France : la fatigue comme dysfonctionnement
Nous avons vu que dormir
n’est pas fonction de la fatigue pour les Français. En France, on
ne dort pas « parce que /quand on est fatigué » mais parce
qu’il faut dormir pour être en forme. D’ailleurs, idéalement, le
français ne se couche pas à telle heure parce qu’il est fatigué mais
parce qu’il tient à gérer son temps de sommeil. Dans certaines
familles (comme pour l’héroïne de « Belle du Seigneur »
d’Albert Cohen, pour ma propre grand-mère, ou pour l’ami français
d’une amie japonaise), on croit fermement que seules les heures « d’avant
minuit » apportent le sommeil réparateur.
Parallèlement, être fatigué
n’est pas conçu comme un état d’une « fatigue » qui peut
se résoudre dans le sommeil. « Être fatigué » n’est pas
« manquer de sommeil » pour les français. De quoi s’agit-il
alors ? La fatigue sera plutôt vue comme fonction d’un
dysfonctionnement psychologique (« je me sens fatigué » est
un euphémisme pour « je me sens déprimé ») ou d’un
dysfonctionnement social (« je suis fatigué » = « j’ai
trop de travail, ou de soucis, ou de charges » = « je gère
mal ma qualité de vie »). Mais même dans ce dernier cas dormir
dans la journée sonnerait trop comme un aveux de cette mauvaise gestion
du sommeil, et cette option est écartée sauf en cas de fatigue extrême.
On préfère alors « se reposer » en lisant un livre ou un
journal, en faisant du stretching, ou même en regardant la télé.
S’endormir devant la télé sera l’objet de dérision ou d’une
plaisanterie affective (« Regarde ton père! Il s’est encore
endormi devant la télé! »). Même si on est fatigué, il s’agit
de « faire quelque chose ».
7.
Conclusion
De
nombreuses situations qui paraissent « normales » ou « habituelles »
dans une société donnée sont perçues comme anormales ou
dysfonctionnelles par les membres d’une autre communauté. Elles ne sont
pas perçues comme telles par les membres de la société qui les
pratiquent parce qu’elles s’intègrent dans un ensemble plus vaste de
fonctionnement cohérents. La manière dont les Français et les Japonais
gèrent leur sommeil constitue une de ces situations qui peuvent paraîtrent
« étranges » chez les membres de l’autre société ;
dans certains cas de contact interculturels (filiale étrangère d’une
entreprise, travail à l’étranger, mariage mixte, etc.), des problèmes
sérieux peuvent même apparaître : sentiment de ne pas être considéré
à sa juste valeur, sentiment d’être insulté, mauvaise estimation de
la compétence ou du dévouement d’autrui, etc. Un des objectifs
possibles de l’étude de la diversité culturelle est de permettre aux
personnes confrontées à des situations de vie interculturelles
d’interpréter des situations qui les surprennent ou les déroutent en
termes d’ensemble cohérent à travers lequel elles pourront s’adapter
à la « normalité » de la situation.
Dans
cette étude, nous avons cité plusieurs différences et contradictions
qui apparaissent dans les habitudes de sommeil des Français et des
Japonais, et nous avons suggéré qu’elles peuvent se définir comme
suit :
Les
Français s’inscrivent dans un schéma « modérément
individualiste » dans lequel prime une qualité de vie continue.
L’individu y entretient une certaine allégeance avec différents
groupes tels que le couple, la famille, le milieu professionnel. Néanmoins,
au sein de ces groupes, l’individu conserve des sphères d’intimité
(espaces privés tels que son bureau ou sa chambre), et du temps personnel
(certaines plages de temps, telles que les pauses,
l’heure du repas, les soirées sont utilisées librement). Dans
ce cadre, la qualité de la vie est valorisée : idéalement, cette
vie est confortable, reposée, exempte de stress, elle doit apporter
quotidiennement des plaisirs intellectuels et physiques. L’individu doit
contrôler son rapport avec le groupe pour gérer les espaces et le temps
intime dont il dispose pour avoir, au sein des différents groupes
(couple, famille, vie professionnelle), la meilleure qualité de vie
possible. Il est donc responsable de la qualité de sa vie. Il est censé
avoir été capable, au cours de son existence, d’apprendre à assumer
cette responsabilité avec succès. Les parents accordent beaucoup
d’importance à ce que leurs enfants le puissent une fois devenus
adultes. En famille, l’enfant dort dans une pièce séparée pour
plusieurs raisons : pour troubler le moins possible le sommeil des
parents, pour préserver la sphère prioritaire du « couple »,
pour faire l’apprentissage de son autonomie, et aussi pour faire
l’apprentissage de la gestion du sommeil individuel. En effet, dans
cette vison de la qualité de vie, le sommeil est souvent vu comme une
condition sine qua non. Le manque de sommeil est synonyme d’inefficacité,
de stress et d’inconfort. En conséquence, l’individu qui apparaît
fatigué est vu comme une victime ou un incompétent. La fatigue est en
effet l’aveu d’une mauvaise gestion de son temps de sommeil en
particulier, et de sa qualité de vie en général. C’est le signe
d’une absence de contrôle sur soi. Cette absence de contrôle est
associée à l’enfance (c’est donc une marque d’immaturité), à la
vieillesse ou à la maladie (signe morbide), à un dysfonctionnement
personnel (dans une moindre mesure que l’ébriété ou la violence, mais
du même ordre d’idée), à une absence d’intérêt, un irrespect, une
volonté même d’offenser, et dans tous les cas à l’inefficacité et
à l’absence de fiabilité. S’endormir apparemment spontanément
pendant la journée et dans un espace public est vu comme la marque indéniable
d’au moins une de ces tares. Dans cette optique, le sommeil diurne ne
peut être toléré que de façon marginale et que s’il s’inscrit dans
une stratégie de contrôle de son temps de sommeil : dormir un peu
pendant la journée pour mieux profiter de ses nuits, par exemple, et
augmenter d’autant sa qualité de vie. Il en va de même pour la
privation de sommeil (telle qu’elle est pratiquée par certains patrons,
politiciens, hommes d’affaires, etc.) : celle-ci ne se conçoit que
dans le cadre d’une gestion presque médicalisée du sommeil, de façon
à gagner du temps et à être plus efficace.
En
revanche, les Japonais s’inscrivent dans un schéma « modérément
collectiviste » dans lequel priment la participation et l’intégration.
Le terme « modérément » peut s’appliquer au fait que la
société s’organise en groupes distincts et concurrentiels et que
l’individu dispose d’une marge de liberté confortable. Néanmoins, il
s’y conçoit avant tout comme membre de différents groupes, hiérarchisées
dans ses priorités. Pour un homme qui travaille, ou pour une femme au
foyer mariée à un homme qui travaille, les exigences de l’entreprise,
du bureau ou de l’atelier passent avant celle de la famille et celles de
la famille avant celles du couple. Au sein de ces groupes, l’individu ne
possède pas de sphères d’intimité (espaces privés) est très peu de
temps personnel. Ceux-ci se définissent de façon furtive (trajet en
voiture, hôtel, maison momentanément vide). Dans ce cadre, le temps
consacré au groupe et le temps de vie commune est valorisé. L’individu
doit contrôler et limiter son sommeil et ses autres fonctions biologiques
afin de ne pas nuire aux déroulement des activités du groupe. Pour la même
raison, il prétend le moins possible à des espaces et à du temps
personnel. Le faire comme le feraient des Occidentaux de façon normale,
serait considéré comme égoïste et peu respectueux du groupe. Le temps
consacré au groupe, où le temps consacré au travail au détriment du
loisir et du sommeil, sont vus comme des garanties d’efficacité. Le
système d’études est conçu de telle façon que le sacrifice du
sommeil peut effectivement, à la différence du système français, faire
la différence. Les enfants, même assez jeune, sont souvent poussés à
ne pas dormir pour se consacrer à leurs études. Dans cette optique, le
manque de sommeil n’est pas perçu comme une absence de contrôle sur
soi mais comme le signe d’un sacrifice de soi, d’une résistance aux
exigences de ses fonctions biologiques, d’un travail assidu.
L’individu n'est que modérément responsable de sa qualité de vie dans
la mesure où celle-ci lui est imposée de l’extérieur. En revanche, il
est maître de sa résistance
physique. Il ne sera pas vraiment blâmé si elle est faible, mais à
condition d’avoir montré qu’il est allé jusqu’au bout de celle-ci.
Il sera félicité pour l’avoir fait. Il est ainsi autorisé à montrer
la limite de sa résistance et à se laisser aller. C’est ce qui le rend
humain, et c’est aussi cet irréductible côté humain qui donne toute
la valeur à son effort. Certains signes, comme de dormir pendant la journée
ouvrée, sont vu comme le fait que cette limite a été atteinte. En conséquence,
l’individu qui apparaît fatigué n’est aucunement vu comme une
victime ou un incompétent. La fatigue n’est en rien le signe d’une
absence de contrôle sur soi, mais au contraire d’une volonté de
prendre contrôle sur soi. S’endormir spontanément pendant la journée
et dans un espace public est vu comme la marque touchante de l’humanité
du travailleur, de l’employé, de l’étudiant. Dans cette optique, le
sommeil diurne est parfaitement toléré et général. Il ne s’inscrit
que très marginalement dans une stratégie de contrôle de son temps de
sommeil, car cette notion est inconnue et le sommeil n’est que très
vaguement associé à l’efficacité individuelle. La privation de
sommeil est très courante et elle n’est pas du tout médicalisée
autour de notions comme les cycles de sommeil, telle qu’elle peut l’être
en Occident. Enfin, la qualité de la vie telle que la conçoivent les
Occidentaux (vie confortable, reposée, exempte de stress, qui doit
apporter quotidiennement des plaisirs intellectuels et physiques) est une
notion importée et pas très bien comprise. Elle se traduit par l’achat
de bien de consommations (voitures, vêtements, technologie de loisirs) et
par des loisirs très intensifs: vacances très brèves et très coûteuses,
aux cours desquelles on mange et on dort beaucoup.
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