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Bruno Vannieuwenhuyse L’enseignement du français oral au Japon est confronté à un problème récurrent : les étudiants semblent ne pas vouloir répondre aux questions que l’enseignant leur pose. On entend beaucoup d’explications de ce phénomène : les étudiants ne sont pas motivés, ils sont passifs, ils sont timides, ils ont du mal à s’exprimer dans des langues étrangères,... Notre position est que le premier facteur est d’ordre culturel : si les étudiants paraissent ne pas répondre ou ne pas vouloir répondre, c’est parce que leur code culturel contient une définition du silence et de ce que doit être une réponse qui diffère de celle du code culturel français. Nous avons essayé d’imaginer des procédures de recherche qui permettent de mettre à jour ces codes culturels divergents. Le plus simple était de poser des questions à des étudiants japonais, d’enregistrer en vidéo et de « regarder ce qui se passe ». Nous avons commencé en filmant des situations de classe, où les étudiants s’exprimaient en français. Nous avons ainsi découvert un certain nombre de choses. La limite de cette procédure était qu’elle ne nous renseignait pas sur les codes culturels japonais en dehors de la classe. Nous avons donc décidé d’interroger des étudiants en dehors de toute logique d’évaluation universitaire et surtout dans leur langue natale, pour voir s’il s’agissait d’un problème de langue étrangère. Nous avons interviewé 24 étudiants japonais sur un sujet de leur vie quotidienne : « Que pensez-vous de votre université ? ». Cet article présente notre procédure d’enquête et nos premières analyses du matériau recueilli[1]. Nous avons repéré certains patterns qui nous semblent produire un effet d’ « impersonnel » du point de vue français :
Cadre de la recherche1. Genèse de la recherche1.1. L’enseignement du FLE au Japon : la rencontre des codes culturels français et japonaisLes enseignants français qui viennent enseigner au Japon subissent souvent un choc culturel lié notamment à ce qui apparaît comme une réticence générale de la part des étudiants japonais à s’exprimer oralement en cours. Voici ce qu’en disent deux d’entre eux [2] : « l'obstacle
pédagogique numéro un : l'extrême rareté de la prise de parole spontanée
(en public mais pas en petits groupes de 2 ou 3) » Le premier auteur de cet article, enseignant de français habitué à cette situation, a vécu un choc heureux quand il a assisté pour la première fois à une classe de conversation de Jean-Luc Azra à l’université d’Osaka en 1999 et découvert ainsi la « Méthode Immédiate »[3]. Le choc se situait à un double niveau : celui du silence qui précède les réponses et celui de la longueur des réponses. · Au niveau du silence qui précède les réponses: les étudiants répondaient rapidement aux questions posées par l’enseignant pendant la pratique orale collective. Ils ne restaient pas bloqués dans le silence, notamment parce qu’ils utilisaient activement des expressions de méta-communication peu utilisées au Japon : « Qu’est-ce que ça veut dire, "xxx" ? », « Comment on dit "yyy" en français? » et « Je ne sais pas ». Ce fut le point de départ de notre réflexion sur les codes culturels liés au silence (Vannieuwenhuyse, Bruno, 2001 a, Takagi et Vannieuwenhuyse, 2001). Dans la classe de conversation menée par un(e) enseignant(e) français(e), deux codes culturels antagonistes sont en présence. Du côté japonais, il est en général considéré comme impoli de répondre « Je ne sais pas » à un enseignant : cela donne l’impression que l’on veut se débarrasser de la question. De la même manière, il est peu courant de demander des précisions sur la question de l’enseignant, ou d’une manière générale de poser une question alors que l’on est censé... répondre à la question (c’est à dire ici « donner la bonne réponse ou une réponse correcte »). Dans ce contexte, il vaut mieux indiquer que l’on cherche la réponse en réfléchissant, en demandant à son voisin ou même en consultant son manuel. Il est donc accepté que l’étudiant à qui une question a été posée reste silencieux pendant un laps de temps qui peut sembler très long à un Français : 30 secondes, une minute, voire plus. Le code culturel français semble plutôt être qu’il faut répondre - dire quelque chose en relation avec la question, de préférence « la bonne réponse » ou une réponse correcte, mais à défaut n’importe quoi - dans les secondes qui suivent une question. L’introduction des expressions de méta-communication de base relatives à l’apprentissage d’une langue étrangère a donc un effet remarquable sur une classe japonaise, si l’enseignant prend la peine de les faire pratiquer intensivement. · Au niveau de la longueur des réponses : la « règle des 10 mots » de Jean-Luc Azra impose aux étudiants de répondre aux questions qui leur sont posées en au moins 10 mots. Par exemple, en réponse à la question « Est-ce que vous êtes étudiant ? », les étudiants interrogés étaient tenus de dépasser le trop commun « Oui, je suis étudiant » pour produire des réponses telles que « Oui, je suis étudiant à l’université d’Osaka, en première année » ou « Oui, je suis étudiant en première année, en économie, et vous ? » (Azra et Vannieuwenhuyse, 1999). La tendance à faire des réponses courtes est une autre caractéristique du code culturel japonais qu’il nous a été donné de déceler pendant les cours de conversation. Il semble qu’elle s’applique aux situations où les interlocuteurs ne se connaissent pas encore bien, aux situations où celui qui pose la question est dans une position hiérarchique supérieure à celle de celui qui doit répondre (tel qu’un enseignant vis-à-vis d’un étudiant), et d’une manière générale au contexte de la classe scolaire et universitaire. 1.2. Vers une modélisation des codes conversationnels français et japonais.Notre pratique de la « Méthode Immédiate » nous a fourni un matériau abondant pour creuser la question de la différence des codes conversationnels, puisque nous faisons à chaque cours des tests individuels ou semi-individuels de conversation. Nous avons commencé par enregistrer les tests avec un magnétophone, puis nous sommes passé à l’enregistrement avec une caméra vidéo montée sur pied. Nous avons ainsi repéré des patterns récurrents chez nos étudiants, notamment l’absence de référence aux propos de l’interlocuteur, comme dans l’échange suivant: Personne
1 : - J’habite à Kyoto « Moi, j’habite à Kobe » est beaucoup plus naturel en français. L’omission de « Moi, je... » donne l’impression que l’on n’a pas écouté ou que l’on ignore délibérément ce que son interlocuteur a dit. Se démarquer de son interlocuteur c’est le reconnaître, en français (Vannieuwenhuyse, 2001a) . Nous avons donc insisté sur la nécessité d’utiliser les expressions « Moi aussi / Moi non plus » et surtout « Moi, je... » lorsque l’on parle d’un sujet que son interlocuteur a déjà abordé. Il semble qu’en japonais on juge souvent préférable de ne pas se positionner par rapport aux personnes qui ont pris la parole avant soi, surtout lorsqu’il s’agit de se différencier. Nous avons aussi pu constater que certaines réponses relativement courtes en termes de nombre de mots étaient néanmoins satisfaisantes sur le plan conversationnel, comme
Cela nous a conduit à formuler la « règle de l’information supplémentaire », une variante de la règle des 10 mots. Cette dernière insiste à la fois sur la richesse et sur la longueur pure et simple des réponses (ce qui a un effet sur le rythme de la phrase). Nous avons pour notre part avancé que ce n’était pas tant la longueur de la réponse en tant que telle qui était importante que le fait que cette réponse contienne au moins une information nouvelle qui permette à l’interlocuteur de « rebondir » (Vannieuwenhuyse, 2001a ). Cette manière de voir les choses nous permet d’intégrer le fait qu’il est courant d’omettre dans la réponse les éléments redondants par rapport à la question, par exemple ici « je suis étudiant ». La recherche actuelle1. Objet de la rechercheEn
travaillant en cours de conversation française sur l’affinage
progressif des instructions de classe et l’analyse des « erreurs »
des étudiants, nous avons ainsi pu, par un processus qui s’apparente à
celui de la recherche-action[4], commencer à explorer
plusieurs dimensions qui séparent les codes conversationnels français et
japonais. Notre objectif actuel est de compléter cette investigation par
une étude de la manière dont des étudiants donnent leur opinion sur un
sujet de leur vie quotidienne, en dehors de toute logique d’évaluation
scolaire et surtout dans leur langue maternelle. Nous avons choisi de
mener des interviews vidéo dans plusieurs universités en abordant des étudiants
qui se promenaient ou étaient assis quelque part sur leur campus. L’équipe
qui a mené les interviews était consistée d’étudiants de troisième
cycle japonais. Le choix de cette situation particulière se justifie pour
nous par différents types de considérations :
2. Méthodologie
La vidéo nous semblait indispensable
pour prendre en compte toute la partie non-verbale de la communication, éminemment
culturelle. De plus, nous comptons travailler sur les réactions que
provoquent ces interviews chez des Français : la vidéo est donc
pour nous un outil doublement indispensable. Comme indiqué plus haut, le
choix d’un filmage à caméra découverte, s’il s’est appuyé au départ
sur des considérations pratiques, nous a semblé cohérent avec notre
optique. Les
interviews ont été effectuées sur trois jours, en mai et juin 2001.
L’équipe d’interview abordait des étudiants et leur demandait
s’ils accepteraient de nous consacrer quelques minutes pour répondre à
une question simple. Elle était constituée de trois étudiants de troisième
cycle, pour pouvoir remplir efficacement les trois rôles nécessaires :
interviewer, manier la caméra vidéo, et après l’interview demander
aux interviewé(e)s leur autorisation d’utiliser la vidéo dans un cadre
public, à des fins de recherche[5].
L’enseignant
était présent pendant la moitié des interviews. La raison de cette présence
alternée était de voir si la présence d’un enseignant influençait
les réponses. Il a été difficile de répondre véritablement à cette
question. Nous avons eu l’impression qu’il n’y avait pas véritablement
de différence : la présence de la caméra vidéo semblait être le
facteur de stress déterminant. Nous
avons interviewé des étudiants de trois universités différentes.
D’abord l’université Kwansei Gakuin, une université privée de
niveau assez élevé où l’atmosphère générale est plutôt détendue.
Ensuite l’université d’Osaka, une université publique donc d’élite,
où les étudiants sont en général plus « scolaires » parce
qu’ils ont dû étudier intensivement pour intégrer cette université.
Enfin l’université Baika Joshi Daigaku, une université privée de
jeunes filles dont le niveau académique n’est pas très élevé. Après
avoir demandé aux informants en quelle année ils étaient et dans quelle
faculté ils étaient inscrits, nous leur avons posé la question « Que
pensez-vous de cette université ? ». Cette question nous a
semblé remplir nos conditions de base : elle doit normalement évoquer
quelque chose pour tout étudiant, et a
priori sa traduction entre le français et le japonais ne pose pas de
problème. En fait, l’intervieweuse a spontanément utilisé deux
variantes de la même question: « kono
daigaku nitsuite doo omoimasuka ? » (« Que
pensez-vous de cette université ? ») et « kono
daigaku nitsuite omou koto o oshiete kudasai » (« Auriez-vous
l’obligeance de nous dire ce que vous pensez de cette université /
votre pensée sur cette université »). Bien que la différence
entre ces deux variantes apparaisse au premier abord ne résider que dans
le niveau de politesse, il est apparu que la sensibilité des sujets
japonais à la formulation exacte des questions soit très élevée, aussi
nous ne pouvons écarter avec certitude une influence de cette variation
sur les réponses. Dans une prochaine enquête, il serait préférable de
choisir une question unique. Premiers résultats
Nous livrons ici nos premiers résultats, issus de visionnements répétés de la vidéo et de travaux de réflexion menés en cours et en dehors du cours. Nous mettons en contraste nos observations des interviews japonaises et ce que nous ressentons du code culturel français correspondant. Cette démarche sera complétée par le recueil systématique d’avis de Français sur ces interviews, préalablement sous-titrées, et surtout par la comparaison avec des interviews réalisées en France dans les mêmes conditions[6]. 1.
La forme
En
japonais, « Expressing one’s reserve by sounding hesitant is
essential to being polite, perhaps even more so than using polite
expressions » (Mizutani and Mizutani, 1987). Ne
pas mettre en avant son opinion, apparaître modeste sont des caractéristiques
connues du style d’expression oral japonais. Ce que nous voulons,
c’est décrire précisément comme cela s’opère et dans quelles
circonstances.
1.2. La durée et la structuration des prises de parole1.2.1. La duréeLes réponses varient dans leur complexité et leur longueur :
Certaines réponses se situent entre ces deux extrêmes : elles sont relativement brèves mais comportent deux propositions coordonnées par un mot de liaison : « C’est dans la banlieue, alors ce n’est pas pratique ». 1.2.2. La cohérence logique des interventions
· Les intervenants s’abstiennent en général de faire référence aux propos de leurs co-interviewés. Ils parlent du même sujet ou de sujets complètement différents, mais la plupart sans approuver, désapprouver ni faire la moindre allusion à ce qu’ont dit leurs amis juste avant.
1.2.3 Les comportements non-verbaux·
Certaines
personnes laissent passer un long silence avant de répondre (12 secondes
dans l’une des interviews sous-titrées). ·
Pendant
le moment de silence, certains interviewés hochent la tête ou lèvent
les yeux au ciel comme s’ils y
cherchaient la réponse. Un autre comportement non-verbal étranger au
code français est le fait de regarder par terre. D’une manière générale,
le contact visuel avec l’intervieweur n’est pas considéré comme
indispensable. · Beaucoup d’interviewés éclatent de rire en entendant la question. 1.3. Une première synthèse sur la formeNos
informants n’utilisent pas vraiment les registres de langue les plus
polis, ils s’expriment même dans une langue plutôt familière.
Cependant, sauf cas exceptionnel, les prises de parole sont
construites de telle manière à ne pas apparaître péremptoires,
empreintes de confiance : ·
Beaucoup
d’interviewés restreignent l’espace temporel qu’occupe leur prise
de parole en produisant des énoncés construits sur un modèle simple
(une proposition unique bien souvent) et très courts en termes de
secondes écoulées. ·
Les
différentes interventions ne sont pas structurées (ni entre elles ni à
l’intérieur de chacune d’elle). Au total, leur construction même place beaucoup de ces interventions orales à un niveau très bas dans le registre de l’expressivité (si l’on mesure à l’aune française). Le silence qui précède certaines réponses semble indiquer que l’informant préfère bien réfléchir avant de répondre. Cela serait cohérent avec l’exclamation « C’est difficile !» qui a parfois accueilli notre question : là où un interviewé français se dégagerait de la responsabilité d’une erreur éventuelle (par exemple sur le sens de la question) en explicitant oralement le raisonnement qu’ils est en train de tenir, l’interviewé japonais semble plutôt adopter la stratégie « ceci est une question difficile à laquelle je ne suis peut-être pas en mesure de répondre ». 2. Le fond2.1. Les sujets de réponseCertains
parlent de la vie étudiante en général, des études, de l’atmosphère
dans leur faculté : « c’est
strict », « on peut étudier ou se concentrer sur les
activités extra-universitaires», « Moi, je voulais étudier la
littérature enfantine, ... c’est super ici de ce point de vue ». D’autres
abordent des questions très terre-à-terre comme les transports, la pureté
de l’air ( !), l’absence de
magasins ou le fait que les téléphones portables ne marchent pas
sur le campus : « les téléphones portables ne marchent pas
ici », « c’est grand », « Les gens confondent le
nom de cette université avec celui d’une autre université »,
« Le campus est divisé en deux endroits ». Certaines
réponses ne contiennent que ce type d’interventions. Il
nous semble que le deuxième type de réponses semblerait bizarre dans le
contexte français. Pourquoi ? On peut donner comme hypothèse de
travail que l’on s’attend en France à ce que l’interviewé
s’exprime sur un thème d’intérêt général pour les auditeurs. L’objet de
la question étant l’université, on s’attend plutôt à des
commentaires sur l’atmosphère de l’université, la difficulté ou
l’intérêt des études, c’est à dire des choses relatives à la
fonction première de l’université : éduquer, préparer à la vie
future, éventuellement la possibilité de prendre une pause entre la période
de bachotage des études secondaires et la vie active. Il nous paraît
possible qu’un Français réponde sur un autre axe, mais en justifiant
d’une manière ou d’une autre pourquoi il adopte ce point de vue. Il
semble donc que la question « kono
daigaku nitsuite doo omoimasuka ? » ait une acceptation
plus large que son « équivalent » français. On nous a
d’ailleurs dit que cette question était « un peu abstraite »,
en japonais. Elle est pourtant considérée comme une traduction fidèle
de « Que pensez-vous de cette université ? ». Une
réponse mérite en soi qu’on s’y attarde : « toku ni nai » (« rien de spécial »). Cette réponse
est inconcevable en français. Elle suggère un sens implicite à la
question japonaise qui pourrait être « y a-t-il quelque chose
d’intéressant / de remarquable qui vous vienne à l’esprit pour
caractériser cette université ? ». Nous voyons là une
similarité avec l’observation faite par Jean-Luc Azra à propos des
questions implicites contenues en japonais et en français dans
la question « Qu’est-ce que vous avez fait pendant les
vacances ? ». Si les Japonais répondent « je suis allé
me baigner (une fois) », « je suis allé voir des feux
d’artifices (le 11 juillet) » ou « rien », c’est
parce que pour eux la question n’est pas « Qu’est ce que vous
avez fait cet été pendant les [deux mois de] vacances ? » (sens implicite pour des
Français), mais « Qu’est ce que vous avez fait [d’intéressant] cet été? » (Azra, à paraître). Une
interprétation alternative serait que ces étudiants essayent de trouver
quelque chose qui différencie leur université des autres. 2.2. L’introduction d’un jugement personnel dans les réponsesCertaines
réponses contiennent explicitement une appréciation personnelle du
locuteur : « je trouve ça vraiment super », « je trouve ça
bien ». D’autres réponses introduisent un jugement personnel au
moyen d’adverbes évaluatifs : « c’est trop strict ».
D’autres encore
suggèrent un jugement
personnel par
l’introduction d’adjectifs indiquant le positif ou le négatif :
« C’est beau », « l’atmosphère est bonne »,
« c’est pas pratique ». D’autres
suggèrent une évaluation négative en affirmant un manque :
« Il n’y a pas de convenience store ici », « Les téléphones portables ne
marchent pas ici ». D’autres enfin paraissent complètement
neutres : « On nous confond souvent avec une autre université
dont le nom est presque pareil ». D’une manière générale, les réponses de nos interviewés tendent à introduire le regard subjectif du locuteur d’une manière très discrète du point de vue français. Nous pensons qu’à l’oral un Français aura tendance à « en rajouter » dans le jugement, parfois pour masquer le manque de réflexion qu’il peut avoir sur un sujet. On peut penser que toute introduction de subjectivité qui n’est pas explicite (cas 3 et 4) sera purement et simplement perçue comme absente par les Français. A contrario, nous pouvons prendre comme hypothèse qu’en français la question « Que pensez-vous de cette université » appelle une prise de position personnelle explicite. 2.3. Une première synthèse sur le fondIl nous semble que les réponses les plus éloignées du code culturel français sont donc celles qui cumulent les deux aspects ci-dessus : « les téléphones portables ne marchent pas ici » par exemple. Anna Wierzbicka (1991) suggère de décrire le sens d’expressions qui sont de sens voisin à l’aide de mots simples et universaux. Nous nous inspirons ici de son mode de présentation qui nous paraît éclairant. Par contre, nous nous en éloignons dans la mesure où : · nous nous plaçons dans un contexte bien défini : une interview sur le vif, effectuée avec une caméra vidéo, sur le campus même qui est l’objet de la question [7]. · nous considérons une partie de phrase (Que pensez-vous de X / X nitsuite doo omoimasuka) et non un mot seul. · nous utilisons pour la description des mots qui ne sont pas des mots très simples ni universels. Si les deux options précédentes sont pour nous des choix, cette troisième option reflète plutôt le fait que nous sommes au début de notre recherche, et qu’il est inutile au stade actuel de rechercher des descriptions parfaitement affûtées. Voici l’hypothèse que nous pouvons formuler :
2.4. Les facteurs de variationLes
réponses des étudiants japonais forment un éventail assez grand, que ce
soit sur le plan de la forme comme sur celui du fond. Certaines réponses
ne frapperaient pas si elles avaient été faites en France par des Français.
D’autres paraissent bizarres. Il nous reste à déterminer ce qui fait
que les interviewés se placent à telle ou telle position sur le
continuum. Deux
facteurs semblent jouer : le nombre d’interviewés et le statut des
interviewés.
Pour
la suite de cette recherche, il nous faudra donc contrôler les variables
« nombre d’interviewés » et « âge des interviewés ». Conclusion Ces premières observations confirment donc une caractéristique déjà connue du style d’expression orale japonais : la sensibilité au contexte (« occupying the proper place », Lebra, 1976). Les dimensions déterminantes du contexte semblent être les rapports individus-groupe et les rapports hiérarchiques ( la « société verticale » décrite par Nakane, 1974). Ceci rejoint la préoccupation de la majorité des professeurs de langue qui préfèrent des classes de petite taille et travaillent activement à favoriser une bonne ambiance dans la classe. Cependant, si notre observation selon laquelle le seuil déterminant serait de deux personnes se vérifie, la situation de classe elle-même paraît de nature à pousser les apprenants dans un sens contraire au code culturel français d’expression orale. Il importe donc :
Pour s’en tenir aux premiers résultats de cette enquête, il faut donc travailler sur
Références Azra,
Jean-Luc, à paraître : «Quelles réalités culturelles derrière
les mots de la leçon», Enseignement
du français au Japon No. 30, Société japonaise de didactique du
français. Azra,
Jean-Luc et Vannieuwenhuyse, Bruno, 1999 : Conversations
dans la classe, livre du professeur, Alma Editeur. Béal,
Christine, 2000 : « Les interactions verbales interculturelles :
quel corpus ? quelle méthodologie ? », dans Perspectives
interculturelles sur l’interaction, Véronique Traverso (Dir.),
Presses Universitaires de Lyon. Benoit,
Louis, 2001: « Conversation: production et évaluation », Bulletin des quinzièmes Rencontres pédagogiques du Kansaï. Greene,
Richard, 2001 : « Adjustments in my teaching at Japanese
universities»,
Kerbrat-Orecchioni, Catherine, 1994 : Les
interactions verbales , Tome III, Paris : Armand Colin. Lebra Sugiyama, Takie, 1976, Japanese patterns
of behavior, University of Hawai Press. Mizutani, Osamu,
and Mizutani, Nobuko, 1987: How
to be polite in Japanese, Tokyo: The Japan Times Ltd. Nakane,
Chie, 1974, La société japonaise, Armand Colin. Takagi, Keiji, et Vannieuwenhuyse, Bruno, 2001 « Comment faire face au blocage de la communication »,
La Lettre de « Conversations dans la classe », No.4,
novembre. Tanaka, Hiroko, 1999 : Turn-taking in
Japanese conversation, Amsterdam/Philadelphia : John Benjamins
Publishing. Vannieuwenhuyse,
Bruno, 2001a : « Dossier : l’interculturel », La Lettre de « Conversations dans la classe », No.2, février. Vannieuwenhuyse,
Bruno, 2001b : « Quels apprentissages culturels dans un cours
de conversation ? », Bulletin
des quinzièmes Rencontres pédagogiques du Kansaï. Wierzbicka, Anna, 1991 : Cross-cultural
pragmatics, The semantics of human interaction, Berlin, New-York:
Mouton de Gruyer. [1] La recherche relatée dans cet article a été conduite en grande partie pendant un cours de troisième cycle de techniques de recherche axé sur l’analyse interculturelle au département de français de la Faculté de littérature de l’Université Kwansei Gakuin (Nishinomiya, Japon). Nous pensons, avec Richard Greene (2001), que la meilleure manière d’enseigner les techniques de recherche en troisième cycle est de donner la possibilité aux étudiants de participer à une recherche effective. L’article
lui-même est le fruit d’un travail supplémentaire par rapport au
cours, mené par les étudiants volontaires pour s’investir dans les
activités propres à la rédaction commune d’un article de
recherche. Une
sélection de 8 interviews vidéo sous-titrées en français, ainsi
que la transcription et la traduction des 24 interviews, sont
disponibles sur le site http://www.almalang.com. [2] Réponses que nous avons obtenues à la question «Qu’est-ce qui vous a frappé(e) quand vous avez commencé à enseigner le français au Japon ? » [3] La « Méthode Immédiate » est un mouvement pédagogique lancé à Osaka aux alentours de 1995 par deux enseignants de français, Louis Benoît et Jean-Luc Azra, et pratiqué à l’heure actuelle par un nombre croissant d’enseignants de français, d’allemand et de japonais. Ce système d’enseignement de la conversation est basé sur le principe d’une utilisation immédiate du contenu linguistique transmis. Il repose sur deux grandes caractéristiques : (a) les étudiants sont testés régulièrement sur leur capacité à s’exprimer de manière interactive à l’oral. L’obligation de s’exprimer oralement en temps réel est donc une partie intégrante du système d’enseignement ; (b) on donne aux étudiants du matériau linguistique immédiatement utilisable dans le registre oral (Azra, Jean-Luc et Vannieuwenhuyse, Bruno, 1999; Benoit, 2001). [4] Reprenant la terminologie de Clyne (1994), Béal (2000) parle d’approche « interlangue » : « Il s’agit d’analyser le discours de locuteurs s’exprimant dans une deuxième langue. Cette approche permet essentiellement de mettre en évidence les phénomènes d’interférence entre la langue maternelle et la deuxième langue » [5] Ces rôles ont été remplis respectivement par Atsuyo Uriu, Hideyuki Tsuji et Satoko Onoda. [6] Catherine
Kerbrat-Orecchioni (1994, pp 10-11) distingue trois grandes approches
pour l’étude comparative des styles conversationnels : Nous nous situerons donc dans la première et indirectement dans la troisième de ces approches. [7] Wierzbicka est convaincante quand elle compare les mots anglais « warn » et « threaten » avec leur équivalent japonais d’après le dictionnaire : « satosu » (1991, p 153). Elle est moins convaincante à notre avis quand elle compare les verbes « thank » et « kansha suru » dans le même volume (p 157). Son interprétation nous semble trop poussée : elle parle à propos du verbe japonais d’une connotation de «feeling of “unrepayable debt ”, which links the feeling of quasi-gratitude with something like a feeling of guilt » (p 158). Bien que cela puisse être le cas dans certaines circonstances, « kansha shimasu » est aussi utilisé dans le monde des affaires d’une manière machinale, comme une variation, formelle bien entendu, des autres mots signifiant « merci beaucoup ». En l’absence de contextualisation, la comparaison ainsi posée perd de sa force.
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