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Article paru dans « Stella » (Études de Langue et de Littérature françaises de l’Université de Kyushu) No 20

Les métaphores du sommeil
 

Jean-Luc Azra

 

 

Ce travail dresse un portrait des métaphores de langue française relatives aux notions de « dormir » et de « sommeil » dans les témoignages littéraires et poétiques d’une part, et dans la langue moderne courante d’autre part. Il apparaît que, dans la culture littéraire classique comme dans la culture quotidienne moderne, le sommeil a un aspect positif et un aspect négatif. Néanmoins : dans la culture littéraire classique, le sommeil est surtout « nourriture », « récompense », « soulagement » pour le positif, « mort », « morbidité » et « paresse » pour le négatif ; dans la culture courante moderne, sans que les notions classiques ne soient complètement absentes, il est surtout « ressource », « carburant » pour le positif, « faiblesse » et « perte de contrôle » pour le négatif.

Dans Les Métaphores dans la vie quotidienne, 1) Georges Lakoff soutient que les métaphores que nous employons trahissent et construisent notre vision du monde. Pour Lakoff, les métaphores quotidiennes ne sont pas seulement expressives ou figuratives, mais définissent un réseau de relations entre les choses qui constitue notre expérience personnelle du monde et notre perception culturelle. Ainsi, nous pouvons supposer que les métaphores du sommeil correspondent à (et éventuellement participent à) notre vision culturelle du sommeil. Néanmoins, les différences entre les métaphores du sommeil qui apparaissent dans la langue littéraire et celles de la langue courante moderne nous posent la question de la contribution de la langue littéraire à notre perception culturelle présente. 

1.   Les témoignages classiques, littéraires et poétiques

Bien que ma recherche porte initialement sur les métaphores du sommeil dans la langue courante moderne, j’en ai rencontré de nombreux exemples dans la langue littéraire. Les similitudes et les différences de celles-ci avec celles-là m’ont poussé à en faire une recherche systématique. Pour cela, j’ai recueilli des dictons, proverbes, maximes, aphorismes et citations dans divers dictionnaires2) et je les ai classés en fonction des métaphores impliquées :

SOMMEIL :: RÉCOMPENSE (DU JUSTE, DE LINNOCENT) 3)

« Le sommeil du laborieux est doux » (Bible, Eccl., IIIe a.c. ; Mal.)

« Le laboureur, qui a bien travaillé sans chagrin, et bien mangé sans excès, dort d’un sommeil plein et tranquille que les rêves ne troublent point » (Voltaire, 18e)

« N’est-ce pas qu’il est pur le sommeil de l’enfance ? » (Musset, 19e)

« Il s’endormit du sommeil des mauvais sujets, lequel […] se trouve être aussi profond que celui de l’innocence » (Balzac, La Fille aux yeux d’or, 19e ; Ost.) 4)

« En attendant, sur mes genoux / Ange aux yeux bleus / Endormez-vous » (Nettement, 19e, Gen.)

Ces extraits rappellent les expressions « dormir du sommeil du juste » ou « dormir comme un bébé ». Le travailleur, l’innocent (dont l’enfant est le prototype), peuvent jouir d’un sommeil mérité. Inversement, le sommeil est troublé par les soucis financiers (La Fontaine), par le sentiment de culpabilité (Du Bellay), ou encore par l’amour, état troublant par excellence (Molière) (Ost.).

SOMMEIL :: NOURRITURE

« Le sommeil nourrit celui qui n’a pas de quoi manger », (Ménandre, IVe a.c. ; Mal.)

« Pour moi, je ne dors plus; aussi je deviens maigre » (Racine, Les Plaideurs, 17e, Gen.)

La première de ces citations est un équivalent antique du plus moderne « Qui dort dîne ». L’idée que le sommeil est un aliment apparaît aussi dans l’expression « goûter » (un sommeil mérité ou apaisant), idée que nous allons retrouver à plusieurs reprises.

Cependant, de façon suprenante, la métaphore de loin la plus fréquente dans les citations relevées exprime que le sommeil s’apparente à la mort :

SOMMEIL :: MORT

« Le sommeil est le frère jumeau de la mort » (Homère, IXe a.c. ; Mal.)

« L’homme [garde] en sa pensée […] / qu’il fit la nuit passée / un essai de la mort » (Pierre de Marbeuf, 17e ; Ost.).

« Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort » (Nerval, Amélia, 19e ; Ost.).

« Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort » (Gauthier, 19e, Gen.)

« Je n’aime pas dormir […] / car je pense à la mort / laquelle vient si vite / nous endormir beaucoup » (Cocteau, 1923 ; Ost.).

SOMMEIL :: MORT :: SOULAGEMENT

« Viens, sommeil […] abuser mon mal de quelque doux mensonge » (Pontus de Tyard, 16e ; Ost.)

« A grand tort Virgile nomme / Frère de la mort, le somme / Qui charme tous nos ennuis / Et la paresse de nos nuits » (Ronsard, 16e ; Ost.)

« Le sommeil dévore l’existence, c’est ce qu’il y a de bon » (Châteaubriand, 19e ; Ost.)

« Ne pas mourir, ne pas dormir. Voilà mon sort » (Hugo, Hors de la terre ; Ost.)

« Hélas […] laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! » (Vigny, Moïse, 19eme ; Ost., Gen.)

« Vivre est une maladie dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures. C’est un palliatif. La mort est le remède » (Chamfort, 18e ; Ost.).

Le sommeil soulage de la souffrance, et de ne pas pouvoir en disposer c’est être contraint d’affronter cette souffrance. Ce soulagement est une bénédiction. Mais ce soulagement est aussi mensonger, puisqu’il ne guérit pas définitivement des souffrances de la vie. La mort, qui partage avec le sommeil cette fonction de soulagement, est la guérison définitive.

 

SOMMEIL :: MORBIDITÉ, MALADIE ; CHOSE RÉPUGNANTE

« L’excès de sommeil fatigue » (Homère, IXe a.c. ; Mal.)

« Ne rien avoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, dormir, et encore dormir, tel est aujourd’hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère » (Baudelaire, projet de préface pour Les Fleurs du mal ; Ost.)

SOMMEIL :: AMORALITÉ ; PARESSE

« A renard endormi ne vient ni bien ni profit » (dicton ; Mon.)

« Quand le vassal dort, le maître veille » (dicton ; Mon.)

« Les grands mangeurs et les grands dormeurs sont incapables de quelque chose de grand » (Henri IV, 16e ; Mal.)

Pour une chose, l’abus de sommeil entraîne l’absence de réussite. Par ailleurs, trop dormir à quelque chose d’amoral (dans le même projet de préface où il avoue son « vœu infâme et dégoûtant », Baudelaire écrit aussi : « Il ne me déplaîrait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin »).

Quelles sont donc les relations entre les notions de récompense, de soulagement, de mort, d’absence de réussite et d’amoralité, et surtout, comment le sommeil peut-il les appeler toutes ? Une phrase de Mallarmé nous éclaire :

« Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songe / […] / Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges / Toi qui sur le néant en sait plus que les morts » (Mallarmé, Poésie, « Angoisse » ; Ost. ; j’ai ajouté les italiques)

On trouve ici regroupés dans une même phrase pratiquement tous les thèmes précédents. Dans cette phrase, le sommeil est récompense (« goûter ») et soulagement espéré (« je demande »). Le sommeil y est aussi rapproché de la mort : en effet, celui-ci partage avec la mort une propriété bien particulière : le « néant » (celui qui dort, comme les morts, rencontre le néant). C’est d’ailleurs ce qui lui confère sa propriété soulageante (néant impliquant absence de souffrance).

On retrouve ces notions, sous une forme à peine différente, chez Baudelaire :

« Je jalouse le sort des plus vils animaux / Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide / Tant l’écheveau du temps lentement se dévide » (Baudelaire, Les Fleurs du mal, 19e, Ost. ; j’ai ajouté les italiques)

Ici le sommeil a les caractéristiques suivantes :

(1)               il est soulagement attendu (il soulage de la souffrance et de l’ennui).

(2)               Il partage cette proprité de soulagement avec la mort : en effet, c’est la mort qui attend le poête quand « l’écheveau du temps » se sera « dévidé ».

(3)               Il est stupide = sans pensée, vide d’intelligence ;  c’est ce vide qui le rapproche du néant. C’est encore une fois ce qui lui confère sa propriété soulageante (absence de pensée impliquant absence de souffrance).

(4)               Il rapproche l’être humain « des plus vils animaux ». On retrouve ici l’idée que le sommeil est avilissant ou amoral.

Ainsi, le sommeil présente, dans la langue classique et littéraire, un aspect positif et un aspect négatif. Néanmoins, il n’y a pas de contradiction directe entre ces deux aspects. Ils constituent simplement les deux pôles d’un réseau d’implications. Ce réseau peut être décrit, au moins partiellement, de la façon suivante :

 

·             Le sommeil partage avec la mort la propriété d’être un « néant ». Cette propriété lui confère, comme la mort, la vertu de soulager des difficultés de la vie. En ce sens, c’est un bienfait.

·             Il possède, comme la nourriture, une propriété régénératrice. En ce sens également, c’est un bienfait.

·             Parce que c’est un bienfait, le sommeil constitue une récompense. Cette récompense n’est accordée qu’à la personne qui la mérite : le travailleur, le juste, l’innocent. 

·             Néanmoins, le fait de partager avec la mort la propriété d’être un « néant » confère au sommeil une part du caractère inquiétant et répugnant de la mort. Si ce n’est tout à fait la mort, c’en est au moins quelque chose de proche, comme l’est la maladie. 

·             De plus, le sommeil rapproche l’humain de l’animal. En effet, l’humain se caractérise par le raisonnement et par l’activité laborieuse. Or : d’une part cette propriété de « néant » est aussi celle du néant de la pensée (qui apporte certes une forme de soulagement) ; d’autre part le sommeil est une forme d’inactivité. Cette absence de pensée et cette inactivité rappellent l’animal.

·             Pour ces deux raisons (morbidité et animalité), le sommeil constitue une dégradation, un avilissement. Il présente un caractère amoral.

2.   Vie quotidienne et langue courante moderne

Les expressions de la vie quotidienne moderne qui impliquent « dormir » ou « sommeil » sont nombreuses. Celles-ci impliquent des métaphores très variées, mais que nous pouvons classer en quelques grandes catégories :

a.   Métaphores à connotations négatives

SOMMEIL :: PERTE DE CONSCIENCE, CHUTE ; PERTE DE CONTRÔLE

« S’écrouler de sommeil »

« Tomber de sommeil »

Le sommeil est une perte de conscience qui nous fait tomber à terre. La notion de « tomber » est aussi associée à une fatalité, à une perte de contrôle (cf. « tomber malade » ; « tomber amoureux »).

SOMMEIL :: POIDS

« Un sommeil lourd / de plomb »

« Être écrasé de sommeil »

« En écraser » (= dormir)

SOMMEIL :: CHUTE et SOMMEIL :: POIDS participent de la même idée que le sommeil nous empêche de conserver la position debout et nous plaque à terre.

SOMMEIL :: ENNEMI QUI TERRASSE

« Lutter / se battre contre le sommeil »

« Accablé / terrassé / abattu / vaincu par le sommeil »

« gagné par le sommeil »

Le sommeil est un ennemi, mais ce n’est pas un ennemi qu’on affronte face à face et contre lequel on peut se défendre en le repoussant.5)  C’est un ennemi contre lequel on « se bat » mais qui finit toujours par « vaincre », par « terrasser ». C’est un ennemi, qui, à terme, est invincible (comme la mort). C’est, de plus, un ennemi qui n’accule pas mais qui tire (ou pousse) vers le bas (SOMMEIL :: CHUTE, SOMMEIL :: POIDS).

La lutte étant perdue d’avance, il arrive toujours un moment où on peut y renoncer :

« S’abandonner au sommeil »

« Se laisser aller au sommeil »

SOMMEIL :: LIQUIDE, GEL

« Être plongé dans un profond sommeil »

« Sombrer dans / s’enfoncer dans le sommeil »

« Glisser dans le sommeil »

« Du fond / au plus profond de son sommeil »

« En plein sommeil »

« Tirer quelqu’un du sommeil »

« Emerger » (= se réveiller)

« Troubler le sommeil »

Les métaphores qui impliquent un contenu (une substance) sont parfois étroitement mêlées avec celles impliquant un contenant (un récipient).6)  Si on ne peut écarter complètement la métaphore du sommeil comme récipient (« tirer quelqu’un du sommeil ») nous pouvons ici nous concentrer sur celle du sommeil comme substance.7) 

Le sommeil est une sorte de liquide, dans lequel on plonge, on sombre, et qui a un fond. Néanmoins, ce n’est pas un liquide qui s’assimile complètement à l’eau (« *nager dans le sommeil »). C’est une substance dans laquelle on est en partie ou complètement privé de sa liberté de mouvement, comme l’eau de la haute mer (« émerger »), la glace, ou une sorte de gel ou de gelée :

 

« Pris / saisi par le sommeil »

« Briser / rompre le sommeil »8)

 

C’est parfois encore une substance paralysante qui peut gagner le corps de l’intérieur :

« Être envahi par le sommeil »

« Le sommeil me gagne»  (= m’incorpore / s’incorpore en moi).

SOMMEIL :: INACTIVITÉ :: INCOMPÉTENCE

« Ne faire que dormir »

« Dormir sur / s’endormir sur son travail / ses lauriers »

« Ce n’est pas le moment de dormir »

Dans ces expressions, « dormir » est utilisé en opposition à « travailler ». On distingue des moments pour dormir et des moments « où ce n’est pas le moment de dormir ». Dans ces moments, la personne qui dort se le voit reproché. Mieux encore : dans l’emploi le plus courant de ces expressions, la personne à qui on s’adresse ne dort pas vraiment mais est simplement inactive. C’est « dormir » qui est utilisé comme métaphore pour désigner l’inactivité.

SOMMEIL :: MORBIDITÉ

« Dormir de son dernier sommeil »

Cette expression isolée n’a pas la même connotation que les abondantes métaphores SOMMEIL :: MORT de la langue classique et littéraire. Pour une chose, c’est ici le sommeil qui est une métaphore de la mort et non la mort qui se manifeste dans le sommeil, au contraire de ce qui y apparaissait. Ainsi, SOMMEIL :: MORT semble pratiquement complètement absente de la langue courante. Néanmoins, certains témoignages manifestent que SOMMEIL :: MORBIDITÉ, MALADIE ; CHOSE RÉPUGNANTE est bien présente dans la société française moderne. Par exemple :

« Quelqu’un m’a même dit : “Pouah ! je trouve ça dégoûtant de s’endormir comme ça après le repas”. Généralement on se contente d’arguments plus mièvres : “Aller s’allonger dans la journée, vous n’y pensez pas : ça ne fait pas sérieux, c’est bon pour les paresseux (on dit plutôt fainéants), les enfants ou les vieillards, ou les malades, ou les Méridionaux (…)”»9)

On y retrouve de façon frappante le mot « dégoûtant » que Baudelaire employait déjà (voir infra). Enfin, en sus de l’association avec « paresse » et « inactivité », l’association entre « sommeil » et « morbidité, vieillesse » (= décrépitude, avilissement) est explicite.

b.   Métaphores à connotations positives

SOMMEIL :: RESSOURCE (QU’IL FAUT GÉRER)

« Jouir de son sommeil »

« Être privé de sommeil »

« Gérer / organiser son sommeil »

« Tirer sur son sommeil »

« Prendre quelques heures de sommeil »

« Prendre du sommeil d’avance »

« Accumuler du sommeil en retard »

« Gaspiller / épuiser son (crédit) sommeil »

« Être short en sommeil »

« Avoir une dette de sommeil »

« Jouer avec son sommeil »

Le sommeil est une ressource dont on peut jouir ou être privé. Il partage d’ailleurs certaines des caractéristiques de la ressource par excellence, l’argent. On peut le gérer, le gaspiller, l’épuiser. Par ailleurs, les expressions métaphoriques dans laquelle l’argent est un « objet caché »10)  s’appliquent aussi au sommeil :

« Chercher fortune »           ó       « Chercher le sommeil »

« Trouver la fortune »        ó       « Trouver le sommeil »

« Perdre sa fortune »          ó       « Perdre le sommeil »

« Rendre sa fortune »         ó       « Rendre le sommeil »

Néanmoins, au contraire de l’argent ou de la nourriture, le sommeil n’est pas un produit qu’on peut fabriquer (« *faire, *fabriquer, *produire du sommeil »). C’est donc une ressource qui nous est donnée en quantité limitée, comme le temps. On peut le prendre d’avance, l’accumuler, ou accumuler du retard. Il a avec le temps le même rapport qu’un salaire qui arrive régulièrement sur un compte, mais dont on ne peut pas modifier la quantité. Au mieux, on peut le dépenser avant l’heure, comme quand on dispose d’un « crédit ». On parle ainsi de « crédit sommeil » ou de « dette de sommeil ». On peut également « jouer avec », comme on joue avec sa vie ou avec sa fortune.  

Notons aussi qu’au contraire de l’argent, le sommeil s’épuise quand on ne le prend pas. C’est en fait le temps disponible pour le sommeil (ou pour faire autre chose) qui constitue la ressource qu’évoquent ces expressions, et non le sommeil lui même.

SOMMEIL :: INTERVALLE DE TEMPS

« Prolonger / interrompre son sommeil »

« Raccourcir / Ecourter son temps de sommeil »

Dans ces expressions, le rapport avec le temps est encore plus clair. Notons que le sommeil s’étend dans le temps, mais pas de la même façon qu’un chemin ou qu’un parcours qui s’ouvre vers l’inconnu11). Dans son déroulement, le sommeil ressemble plutôt à un discours ou à une chanson : c’est une période limitée, et dont la durée est, en principe, fixée. On dispose d’un pouvoir sur cette durée, ce pouvoir étant cependant conditionné à l’accord de la société environnante (comme un discours ou une chanson, le sommeil peut être « interrompu »). 

SOMMEIL :: ALIMENT RÉGÉNÉRATEUR

« Goûter un sommeil réparateur »

« Un bon sommeil / un sommeil sain »

« Un mauvais sommeil / un sommeil troublé / fiévreux »

« Bien dormir / mal dormir »

« Profiter de son sommeil »

On a vu que le sommeil était une forme de nourriture (« Qui dort dîne ») et qu’on peut le « goûter ». Néanmoins, le sommeil ne partage pas beaucoup de caractéristiques avec ce qu’on ingère (« *manger / *dévorer / *digérer son sommeil »). Il s’agit en fait plutôt d’une sorte de potion, remplissant une fonction curative. Un « bon » sommeil ou un sommeil « sain » remplissent cette fonction, un « mauvais » sommeil ou un sommeil « troublé » ou « fiévreux » ne la remplissent pas (ou mal). On ne « profite » du sommeil que s’il est « réparateur ».

SOMMEIL :: COMBUSTIBLE, CARBURANT

« Si je ne dors pas, je ne tiens pas debout / je n’avance pas / je suis bon à rien »

« Avoir besoin de dix heures de sommeil par nuit » (Le Robert, 1967)

SOMMEIL :: RESSOURCE et SOMMEIL : : ALIMENT RÉGÉNÉRATEUR se renforcent sans doute mutuellement. Elles se regroupent sous le chapeau d’une métaphore plus générale SOMMEIL :: COMBUSTIBLE, CARBURANT. Dans cette métaphore, le sommeil est à la fois une matière première limitée (comme le temps) et le carburant qui fait tourner la machine (comme la nourriture).

La métaphore industrielle est également présente dans :

« Un sommeil productif ».

SOMMEIL :: OBJET PÉRISSABLE

« Briser / perturber / troubler le sommeil »

« Avoir le sommeil léger / fragile » (= qui peut être facilement perturbé)

« Enlever / retirer / perdre le sommeil »

Ces métaphores renvoient à d’autres (SOMMEIL :: LIQUIDE, GEL ; SOMMEIL :: POIDS ; SOMMEIL :: RESSOURCE) mais toutes s’emploient pour exprimer que le sommeil est une ressource fragile, précieuse.

SOMMEIL :: BIENFAITEUR

« Le sommeil arrive / vient »

« Attendre / guetter le sommeil »

Pour une chose, le sommeil est personnifié dans toutes les métaphores de la série SOMMEIL :: ENNEMI. Il peut être également personnifié par quelqu’un qui souffre d’insomnie, et être alors vu non pas comme un ennemi mais comme un bienfaiteur attendu (SOMMEIL :: ALIMENT RÉGÉNÉRATEUR ; PLAISIR ; RESSOURCE).

SOMMEIL :: PLAISIR :: RÉCOMPENSE (DU JUSTE, DE L’INNOCENT)

« Jouir d’un / Goûter un sommeil mérité »

« Dormir du sommeil du juste »

« Dormir comme un enfant / un bébé / un ange / un bienheureux »

« S’abandonner au sommeil »

« Sombrer dans les bras de Morphée »

Le sommeil comme récompense du juste ou de l’innocent est la seule métaphore qui soit clairement partagée par les témoignages littéraires et par la langue moderne courante. La personne qui mérite le sommeil est soit celle qui a beaucoup travaillé, qui s’est beaucoup fatigué physiquement, soit celle qui n’a pas de soucis et/ou qui n’a rien à se reprocher. Dans ce dernier cas, c’est, de façon prototypique, un enfant.

Le sommeil constitue une récompense parce qu’il constitue un plaisir. La nature de ce plaisir n’est pas précisée, mais il ressemble à celui que procure un amant (« jouir », « s’abandonner », « dans les bras » – Loti parle du « voluptueux assoupissement de la sieste ») ce qui peut paraître une contradiction avec l’idée d’innocence. Peut-être s’agit-il aussi du plaisir de l’enfant dans les bras de sa mère. Qu’il s’agisse de l’une ou l’autre des deux possibilités, le sommeil a, quand une personne adulte s’y abandonne, un caractère parfois coupable, toujours intime. 

c.   Récapitulation

Si nous reprenons l’ensemble des métaphores de la section précédente, nous pouvons établir qu’elles définissent deux pôles antagonistes. Dans chacun de ces pôles, les métaphores sont cohérentes :

·             Pôle négatif : le sommeil est une perte de contrôle : c’est une perte de conscience, une chute, l’échec dans la lutte contre un ennemi ou dans la tâche de porter une charge ; c’est une privation de sa liberté de mouvement, 12)  un état d’incapacité et d’inactivité.

·             Pôle positif : le sommeil est une ressource : il est très similaire à un salaire, qu’il faut obtenir et gérer ; c’est un bienfaiteur et un aliment régénérateur ; c’est une matière première et un carburant.

Reste à établir quel rapport entretiennent ces deux pôles. C’est la notion de récompense et la séparation entre moment d’activité et moment de repos qui nous éclaire : pour la personne adulte, dans le cadre d’une activité, le sommeil est une forme d’incompétence : il est l’aveu d’une faiblesse, d’une perte de contrôle, d’un échec, d’un état momentané d’incapacité. Dans le cadre d’un moment décidé de non-activité, c’est à dire d’un congé accordé, c’est une forme de récompense : il contribue à la régénération du corps et de l’esprit, et, de fait, constitue un plaisir. Il se négocie au même titre qu’un salaire. Il se gère et se dépense de la même façon.

Conclusion et perspectives

Nous pouvons maintenant dresser un portrait plus complet de la notion de sommeil et de ses implications dans la langue et la culture modernes :

·             Le sommeil est un aliment régénérateur, un carburant. De ce fait, il constitue un plaisir. En tant que plaisir, il constitue une forme de récompense.

·             Etant un carburant, il est également une ressource nécessaire, une matière première. Etant lié au temps, et le temps étant disponible en quantité limitée, c’est une ressource limitée. En ce sens, il constitue aussi une forme de récompense, mais surtout une ressource qu’il faut gérer.

·             Il y a une opposition entre sommeil et activité. Le sommeil est incompatible avec l’activité. Il en constitue la récompense.

·             En période active, le sommeil est un ennemi. Y succomber est une manifestation de faiblesse, qui rappelle celle de l’enfant, mais surtout, chez l’adulte, celle de la vieillesse et de la maladie.

·             Le sommeil étant une ressource qu’il faut savoir gérer, succomber au sommeil en période active est la preuve d’une incapacité à gérer cette ressource, qui laisse soupçonner une incapacité générale à gérer ses ressources et sa vie en général.

·             De plus, le sommeil possède sans doute un caractère intime et/ou coupable qui contribue à l’exclure de la sphère publique.

·             Pour ces raisons, le sommeil est réservé exclusivement à la sphère privée, où il peut être assumé comme une juste récompense et remplir son rôle régénérateur.

Dans la langue quotidienne moderne comme dans les témoignages classiques et littéraires, la vision du sommeil manifeste deux pôles antagonistes. Mais ceux-ci ne sont pas tout à fait de même nature, et ne sont pas liés du tout par les mêmes réseaux d’implications.

D’une part, nous pouvons noter qu’il existe une certaine continuité culturelle :

·             un élément, SOMMEIL :: ALIMENT RÉCOMPENSE, persiste de façon explicite ; 

·             un élément, SOMMEIL :: MORBIDITÉ, persiste de façon sous-jacente ;

·             certains éléments ont opéré un glissement de sens, tel que SOMMEIL :: NOURRITURE ou SOMMEIL :: SOULAGEMENT vers SOMMEIL :: RESSOURCE (QU’IL FAUT GÉRER) ;

Mais d’autre part, remarquons que s’il y a une certaine continuité, on observe aussi une discontinuité certaine :

·             certains éléments, tel que SOMMEIL :: INTERVALLE DE TEMPS, semblent apparaître ;

·             d’autres, tels que SOMMEIL :: MORT ou SOMMEIL :: NÉANT, semblent disparaître complètement de la langue courante moderne.

Les raisons de ces changements feront l’objet d’une autre étude.13)  Concluons pour l’instant que la vision métaphorique et culturelle d’un phénomène aussi naturel, anodin et courant que le sommeil n’est pas partagée par la littérature et la langue courante. Cette discontinuité est, en soi, un phénomène qui mérite d’être noté dans le cadre des études littéraires et des rapports qu’entretiennent littérature et culture.  

 

 


NOTES

 

[1])     Georges LAKOFF et Mark JOHNSON, Metaphors We Live By, Chicago & Londres : The University of Chicago Press, 1980 ; ou sa version française : Les Métaphores dans la vie quotidienne, traduction Michel DE FORNEL et Jean-Jacques LECERCLE, Paris : Editions de Minuit, 1985. Afin que le lecteur puisse se reporter à la version qu’il possède, je donne ci-après des indications de chapitre plutôt que des numéros de page.

2)     Pour la plupart, les dictons et citations classiques sont tirés des dictionnaires suivants :

                       Emile GENEST, Dictionnaire des citations françaises, Paris : Nathan, 1967 ;

                       Pierre OSTER e.a., Dictionnaire de citations, Paris : Robert, 1990 ;

                       Florence MONTREYNAUD e.a., Dictionnaire de proverbes et dictons, Paris : Robert 1993 ;

                       Maurice MALOUX, Dictionnaire des proverbes, sentences et maximes, Paris: Larousse, 1994 ;

         que je note respectivement (Gen.), (Ost.), (Mon.) et (Mal.) ci-après, par commodité. On retrouvera les références précises des citations en index de ces ouvrages. Ces dictionnaires comportent, ensemble, plus de 20 000 dictons, proverbes, aphorismes et citations. J’y ai exploré l’ensemble des occurrences de « dormir » et de « sommeil ». Je laisse ici de côté celles dont le sens me paraît marginal ou m’est peu clair (par exemple : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes », Proust, Du Côté de chez Swann, Ost.). Je laisse également la série des expressions de type « Ne dormir que d’un œil », « Dormir sur ses deux oreilles », etc., qui mériteraient une étude à part. Les citations sans références viennent de divers dictionnaires usuels ou de lectures personnelles.

3)     LAKOFF (op. cit.), pour connecter les termes de la métaphore, emploie « IS » (exemple : TIME IS A RESSOURCE) et son traducteur « C’EST » (LE TEMPS, C’EST UNE MATIÈRE PREMIÈRE), sur le modèle de « Time is money / Le temps, c’est de l’argent ». Dans ces pages, j’utilise le symbole « :: » en lui donnant le sens de « POSSÈDE CERTAINES PROPRIÉTÉS DE / EST VU COMME UNE SORTE DE », afin de garder à l’esprit que la métaphore souligne certaines propriétés tout en en occultant d’autres (implications sociales et culturelles de la métaphore, LAKOFF, op. cit, début Ch. 23).

4)      Balzac cultive ici le paradoxe : il veut souligner que les vrais mauvais sujets n’ont pas de conscience, et que c’est pour cela que celle-ci ne les empêche pas de dormir ; mais l’idée implicite est que le sommeil de l’innocent est le prototype du sommeil sans trouble.

5)      comparer avec l’inflation dans LAKOFF(op. cit.), Ch. 6 : « l’inflation nous accule à… » ; « nous nous protégeons / nous défendons contre l’inflation » : « le sommeil nous *accule à… » ; « nous nous *protégeons / nous *défendons contre le sommeil »).

6)      LAKOFF (op. cit.), Ch. 6, 16, 17.

7)      On trouve chez Voltaire un sommeil « plein et tranquille » (voir infra, section 1) ce qui montre que cette acception n’est pas exclue. Elle ne se manifeste pas, il me semble, dans la langue courante moderne (« Un sommeil *plein / *complet » ; « *Vider le/son sommeil »…).

8)     L’analogie avec la glace est peut-être confirmée par le fait qu’on peut « briser / rompre » et la glace et le sommeil, mais ne « *casser » ni le sommeil ni la glace.

9)     Pierre FLUCHAIRE, La Révolution du sommeil, Paris : Robert Laffont, 1984, p.148, cité dans Jean-Luc AZRA et Bruno VANNIEUWENHUYSE, « La conceptualisation de la culture : l’exemple de la gestion du sommeil en France et au Japon », Studies in Language and Culture 25, University of Osaka, 2001, pp. 45-66.

10)    LAKOFF (op. cit.), milieu Ch. 6.

11)    Comparer avec l’amour dans Lakoff (op. cit.), fin Ch. 9 ; ou encore, comparer avec une relation : « S’engager / progresser / franchir une étape dans une relation » : « *S’engager / *progresser / *franchir une étape dans son sommeil »).

12)   Les notions de SOMMEIL :: CHUTE ; POIDS ; ENNEMI QUI TERRASSE d’une part, et de SOMMEIL :: LIQUIDE, GEL d’autre part semblent renvoyer à deux expériences physiques différentes : celle d’être écrasé à terre (« terrassé / sommeil lourd ») et celle de sombrer dans une substance (« saisi / profond sommeil »). Néanmoins, ces deux expériences sont en fait très similaires sur le plan émotionnel : dans les deux cas, il s’agit d’une privation de la liberté de mouvement, éventuellement survenue après une lutte plus ou moins âpre.

13)    Néanmoins, nous pouvons d’ors et déjà proposer l’hypothèse suivante : ils pourraient être la conséquence de deux changements relativement récents. Le premier d’entre eux concerne les sociétés industrielles en général. Il s’agit de l’avènement du temps comme ressource précieuse qu’il faut gérer  (« Time si money » ; LAKOFF, op. cit., début Ch. 5 et fin Ch. 23). Le sommeil, qui nécessite du temps, entre alors en concurrence avec d’autres activités. Le deuxième changement concerne plus spécifiquement la société française : il s’agit de la large diffusion et de l’influence particulièrement forte d’un discours médical qui incite à prendre sérieusement en considération le nombre d’heures dormies. Cette influence pourrait n’être qu’une des manifestations d’une médicalisation générale de la société française, qui elle, est bien établie et qui a notamment des conséquences sur les relations entre générations (Bernadette VEYSSET-PUIJALON e.a., Être vieux, de la négation à l’échange, Mutations N°124, Paris : Autrement, 1991). Cette médicalisation pourrait également expliquer pourquoi SOMMEIL :: MORT est complètement absente de la langue courante moderne. Les progrès des connaissances médicales sur le sommeil, et leur diffusion dans le public (par le biais de la télévision notamment) ont montré le sommeil comme un état actif, tant sur le plan physique que sur le plan cérébral. Ils rendent acquis de nos jours que le sommeil et la mort sont deux états physiologiques qui n’ont strictement rien en commun.