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Derrière
les mots de la leçon, la culture…
Jean-Luc
Azra
Université de Kyushu
Qu’est-ce
que la culture ?
Le mot « culture »
renvoie pour les uns et les autres à deux notions très différentes. La
première, qu’on appelle parfois la « Culture avec un grand C »,
concerne l’ensemble de l’héritage artistique et historique lié à
une langue ou à un pays. La deuxième, dite parfois « culture avec
un petit c », concerne l’ensemble des usages propres à une
communauté.
Quand on parle d’ « enseigner
la culture » dans un cours de langue, il n’est pas toujours
clairement établi à laquelle de ces notions on fait allusion. Si c’est
la première, on parle de littératures
écrites ou orales, d’arts plastiques, de musique, d’évènements
historiques ou de légendes et mythes nationaux ; si c’est la
seconde, on parle par exemple de la manière de couper le fromage, de la
marche à suivre pour réserver un billet de train ou encore, de façon
plus profonde, de l’idée qu’on se fait, dans la communauté donnée,
de qui est beau et qui est laid, de ce qui est «normal » ou
« bizarre », de ce qui est bon ou mauvais pour la santé, etc.
C’est cette deuxième définition de la culture qui nous intéresse plus
particulièrement dans le cadre des cours de langue, et en particulier des
cours de conversation. On dit souvent que « pour comprendre la
langue, il faut comprendre la culture ». En effet, il nous apparaît
de plus en plus que la langue et la culture ne sont pas dissociées :
la culture, c’est à dire « l’ensemble des usages propres à une
communauté » se cache dans chacune de nos manières de dire les
choses. Cela concerne, bien sûr, les expressions de la vie quotidienne.
Qu’on pense, en japonais, aux si difficilement traduisibles « Otsukaresama
deshita » ou « Kondo mo yoroshiku », dont une
transposition en français ne peut se faire qu’en expliquant quelque peu
ce que sont au Japon les conceptions du travail et de l’effort, et les
rapports de hiérarchie et de reconnaissance. De même, pour nos étudiants
et nos étudiantes, certaines de nos expressions restent opaques ou mal
comprises. Mais ceci est loin d’être un obstacle, nous pouvons tirer
parti de cet état de fait pour mieux nous comprendre mutuellement. Je
vous propose d’examiner deux exemples amusants qui sont apparus à
travers « Conversations dans la Classe ».
« Qu’est-ce
que vous faites comme passe-temps ? »
Cette expression, qui apparaît
dans la leçon 7a (de
Conversations dans la Classe), est parfois l’occasion de réponses
un peu surprenantes telles que : « Je fais du shopping »,
« Je regarde des vidéos », « Je fais la cuisine »,
alors que j’attendais plutôt des réponses telles que « Je fais
des promenades en montagne », « du jardinage », « du
kendo », « du saxophone », ou à la limite « des
jeux-vidéo ». Dans un premier temps, je me suis contenté
d’accepter ces réponses sans chercher à creuser les raisons pour
lesquelles elles me surprenaient. Mais il est certain que le mot « passe-temps »
(que les étudiants traduisent souvent par shumi)
est en cause. D’autres enseignants m’ont d’ailleurs communiqué
qu’ils avaient eux aussi des difficultés avec ce mot. Il se trouve que
la question ci-dessus arrive dans cette leçon en complément à une série
d’autres questions :
« Qu’est-ce
que vous faites comme sport ? – Euh… je ne fais pas de sport –
Ah bon. Alors, vous faites de la musique ? – Non, je ne fais pas de
musique. – Ah bon. Alors,
qu’est-ce que vous faites comme passe-temps ? ».
La phrase intervient
alors pour exprimer quelque chose comme : « Alors, si vous ne
faites pas de musique ou de sport, qu’est-ce que vous faites pour vous détendre
/ pour vous distraire / pour
vous cultiver / pour vous occuper ? ».
La raison pour laquelle le mot « passe-temps » apparaît dans
cette leçon est qu’il permet de s’intégrer facilement à la
structure « Qu’est-ce que vous faites comme… (sport / musique /
passe-temps) » qui constitue le corps mécanique de la leçon. Il
est donc bien pratique ici. Mais il véhicule alors une perception de ce
qu’est un « passe-temps » qui contient un peu de toutes ces
notions : le passe-temps doit détendre le corps et l’esprit et les distraire des fatigues de la vie quotidienne… mais dans une
certaine mesure il doit aussi les cultiver
et les occuper, c’est à dire
les préserver de l’oisiveté et de la passivité. Ainsi « regarder
la télévision (ou des vidéos) » ne remplit pas cette fonction
active et peut difficilement être vu comme un passe-temps ; en
revanche, « faire des promenades » peut être un passe-temps
pour les Français parce que cette activité intègre un élément de
culture physique. « Faire des jeux-vidéo » est sans doute un
cas extrême : ceux-ci ne permettent pas de se cultiver, mais au
moins exigent-ils d’être « actif » et permettent (même si
ça peut se discuter) de se « détendre ».
De plus, pour les Français, déclarer avoir un « passe-temps »
contribue, à travers ce passe-temps, à la définition de son identité :
on est, par exemple, « quelqu’un qui fait des jeux-vidéos ».
Mais ces notions sont évidemment
culturelles. Pourquoi « faire du shopping » ou « faire
la cuisine » m’apparaissent-ils si difficilement comme des
« passe-temps » ? Dans le premier cas, peut-être parce
que le « shopping » n’est pas une activité à laquelle on
se livre, en France, en toute détente d’esprit (on parle de « faire
des dépenses / des folies » ou encore d’ « achat
compulsif »). Dans le second cas, une étudiante japonaise fait la
remarque suivante : « les Français ne considèrent pas que de
faire la cuisine est un passe-temps parce que tout le monde sait faire et
fait la cuisine ». Son explication n’est peut-être pas la bonne,
mais néanmoins, ce problème nous a donné l’occasion d’aborder la
culture quotidienne des Japonais et des Français sous un jour nouveau et
de comparer les manières de se distraire, de se détendre et de se
cultiver dans les deux pays. Qu’ « apprendre une langue étrangère
(ou l’informatique) » puisse être un passe-temps pour un Français
a beaucoup surpris certains de mes étudiants. Quelle en est la raison, à
votre avis ?
« Qu’est-ce
que que vous aimez faire quand vous êtes fatigué(e) ? »
Le deuxième exemple
concerne la leçon 7b. Dès nos premières années de travail sur « Conversations
dans la classe », nous avions remarqué que la question « Qu’est-ce
que vous aimez faire quand vous êtes fatigué(e) ? »
provoquait presque immanquablement la réponse « Je dors » (!).
Cette réponse est très surprenante pour les Français qui connaissent
peu le Japon, et elle coule de source pour ceux ou celles qui le
connaissent mieux. En France, en effet, on attendrait des réponses telles
que : « J’écoute de la musique… je regarde la télévision…
je fais la cuisine… je lis des BD… » – toutes activités qui
sont, certes, peu « fatigantes », mais qui excluent de
« dormir ». Depuis, Bruno Vannieuwenhuyse et moi-même avons
creusé cette question du sommeil, et avons constaté que chez les Français
il est très mal vu de dormir pendant la journée ou lorsqu’on n’est
pas seul. Ceci explique que lorsqu’on est fatigué, on préfère mener
des activités passives ou oisives plutôt que de dormir. Au Japon, il
n’y a pas de tel interdit. Les Japonais tendent à dormir un peu moins
pendant la nuit et à rattraper leur sommeil pendant la journée. D’où
leur réponse presque unanime à notre question. A la lumière de cette réflexion,
on se rend compte que pour les Français, la question sous-jacente est :
« Qu’est-ce que vous aimez faire quand vous êtes fatigué(e) et
qu’il n’est pas l’heure de dormir? ».
Que
pouvons-nous tirer de tout ça pour nos pratiques de classe ?
Dans une classe de deuxième
et troisième année, j’ai travaillé au tableau, en interaction avec
les étudiantes et les étudiants, pour comparer les habitudes françaises
et les habitudes japonaises (voir tableau ci-dessous). Cette activité
nous a permis non seulement de travailler sur les structures et le
vocabulaire de la leçon, mais aussi de développer des réflexions sur
les différences culturelles.
Les étudiants de cette
classe étaient de niveaux très disparates. Nous avons travaillé à la
fois en français et en japonais. J’ai
d’abord posé la question des passe-temps de façon systématique :
« Pour vous, regarder la télé (faire des promenades, etc.),
c’est un passe-temps ? ». Seuls les meilleurs pouvaient
répondre à cette question et expliciter leur réponse en français. Néanmoins,
tous étaient en mesure de répondre « Oui, pour moi, c’est un
passe-temps / c’en est un » ou « Non, pas pour moi ».
Certains des étudiants me donnaient des compléments de réponse en
japonais et ou encore me traduisaient leurs réponses. Au cours de la réflexion,
je donnais mon opinion en tant que Français et les meilleurs étudiants
aidaient les plus faibles à comprendre. Ce
système d’interaction bilingue ne peut bien sûr se faire que si les étudiantes
et les étudiants sont relativement motivés par la classe et si, parmi
eux, quelques-uns sont capables d’exprimer des choses nouvelles en français.
Néanmoins, ces interactions peuvent aussi être menées dans des classes
d’étudiants peu avancés si l’enseignante ou l’enseignant peut
utiliser un peu de japonais ou encore, comme le fait Louis Benoit, en
utilisant l’anglais comme outil d’explication.
Toujours
au cours de la discussion, j’ai pu introduire différentes formes de
questions, telles que « Et vous, qu’est-ce que vous
aimez faire comme passe-temps / quand vous êtes fatigué(e) ?» ou
encore « Qu’est-ce que vous avez l’habitude de faire comme passe-temps / quand vous êtes
fatigué(e) ?». Ces questions permettent de continuer à travailler
sur les structures et le vocabulaire de la leçon, tout en menant une
discussion de type interculturelle.
Je pense que de tels échanges
peuvent être menés de la même façon en prenant appui sur d’autres leçons.
On peut par exemple partir de la leçon 8a pour parler de la manière dont
les Français et les Japonais passent leurs vacances, ou de la leçon 11b
pour parler des habitudes de vie commune et de la question du mariage. ■
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