Quels
apprentissages (inter)culturels dans un cours de conversation ?
Bruno VANNIEUWENHUYSE
Université
d'Osaka
vannieu@lang.osaka-u.ac.jp
Le mot « interculturel » réfère à une
vision de la culture qui est celle des manières de penser et de parler
qui imprègnent la vie de tous les jours. Nous sommes conditionnés par
les habitudes que nous avons intégrées dès le plus jeune âge : le
petit enfant japonais qui oublie d’enlever ses chaussures en rentrant à
la maison s’entend dire que « cela ne se fait pas », et pour
lui c’est une évidence, cela fait partie des caractéristiques du
monde. Le piège, c’est que le gros des différences culturelles sont
beaucoup moins visibles que les chaussures que l’on enlève ou pas, le
riz versus le pain ou les baguettes versus le couteau et la fourchette.
Quelques exemples : la manière de parler aux enfants, la manière de
gérer son sommeil, quoi dire quand on est en retard, comment parler
d’amour, comment répondre à un professeur qui vous pose une question ...
Qui pense à des concepts éthérés comme « les différences
culturelles » dans ces cas-là ? On a plutôt tendance à se
demander pourquoi l’Autre agit ou réagit comme il le fait, à douter de
sa bonne volonté ou de ses facultés intellectuelles, à se mettre en colère.
Souvent, on ne se doute pas que même (ou plutôt surtout !) pour ces
domaines centraux de la vie nous appliquons ce que nous avons appris et
qui est évident dans notre société .
Dans cet article, j’essaierai de répondre à la question suivante
:
comment tenir compte de ces
facteurs culturels pour améliorer
l’efficacité du cours de conversation? Et parallèlement comment
s’appuyer sur l’entraînement à la conversation pour maximiser les
apprentissages culturels ? Je m’intéresserai principalement à une
situation particulière : la classe de conversation à l’université.
Quelle place la culture a-t-elle
dans un cours de conversation ?
Elle
a une place centrale : le cours lui-même est une situation de
rencontre interculturelle. Il peut être perturbé par des facteurs
culturels. Il suffit d’interroger des enseignants, comme je l’ai fait
dans mon atelier des Rencontres 2001, pour entendre un mélange de
beaucoup de choses :
Ø
des faits : il est parfois difficile d’obtenir une
réponse à une question posée en classe. En tous cas, les réponses
tardent à venir et elles sont souvent sibyllines.
Ø
Des jugements : « ils sont apathiques »,
« passifs », « pas motivés ».
Ø
Des tentatives d’explications : « Les jeunes
d’aujourd’hui expriment leur révolte par le
retrait ».
Dans
des conversations privées, on entend aussi des enseignants exprimer de la
lassitude, de l’énervement, du découragement (« ça m’énerve »,
« j’en ai marre », « « je ne sais plus quoi
faire », ...).
Ces remarques sont
le fait d’enseignants japonais aussi bien que français. Les professeurs
japonais de FLE peuvent très bien être eux aussi en décalage culturel
avec leurs étudiants, ne serait-ce que par leur activité
(l’enseignement d’une langue étrangère), leur imprégnation de la
culture française, et... la différence d’âge. Bien sûr, ils ont plus
d’éléments de compréhension que leurs collègues français qui
subissent parfois en classe un choc culturel assez violent, surtout quand
ils commencent à enseigner à l’université tout de suite après leur
arrivée au Japon.
La
culture est importante pour une autre raison : l’objectif est
d’enseigner la conversation, or les règles de la conversation sont éminemment
culturelles. On ne fait pas la conversation à la française de la même
manière que l’on fait la conversation à la japonaise. Même si les
conversations qui se déroulent en classe ne sont pas très sophistiquées,
surtout en première et deuxième année, il importe de connaître et
d’enseigner quelques règles de base de la conversation à la française.
Souvent on ne va pas jusque là car toute l’énergie est dépensée pour
arriver à faire prononcer des mots et des phrases en français à voix
haute.
Les
problèmes en classe
Dans
le cadre de cet article, je me limiterai à deux points fondamentaux :
on a du mal à faire parler les étudiants, et quand on y arrive les réponses
sont trop courtes. J’essaierai d’examiner ces deux sujets sous
l’angle interculturel.
-
On a du mal à faire parler les étudiants.
C’est le problème du sens que
l’on donne au silence. En schématisant, on peut distinguer deux systèmes
antagonistes :
Ø
En France, quand un prof pose une question à un étudiant,
l’étudiant doit répondre quelque chose, et rapidement.
S’il ne connaît pas la réponse, il doit répondre au moins « Je
ne sais pas » : ainsi, il ne fait pas attendre l’enseignant
trop longtemps. L’enseignant garde la maîtrise de l’expression orale
en classe. Rester silencieux plus de quelques secondes équivaut à
refuser de répondre, donc à nier l’autorité de l’enseignant.
Ø
Au Japon, quand un prof pose une question à un étudiant
et que celui-ci ne connaît pas la réponse il est presque
impoli de répondre tout de suite « je ne sais pas ». Cela
pourrait signifier que l’on refuse de chercher. Donc on cherche... dans
sa propre cervelle (les étudiants qui ont l’air soudainement paralysés
miment en fait une réflexion intensive), dans son manuel, en demandant à
son voisin.
Le
silence est donc interprété de manière différente dans les deux
cultures. Au Japon, l’étudiant qui « refuse de répondre »
peut aussi bien être un perfectionniste que quelqu’un qui veut en faire
le moins possible. C’est souvent entre les deux que la vérité se situe :
un étudiant lambda interrogé aura tendance à laisser passer une
trentaine de secondes ou une minute, voire plus, avant de répondre. Ce
silence prolongé bloque la pratique orale de classe : les autres étudiants
qui sont censés écouter pour tirer profit du dialogue professeur-étudiant
s’ennuient très vite. Le prof le sent, se crispe, et se détourne de la
pratique orale, soit complètement, soit en se limitant aux « meilleurs »
étudiants. Ceux qui refusent de répondre rapidement savent alors très
vite qu’ils ne seront pas interrogés et perdent une raison importante
d’écouter activement la pratique orale. C’est pratiquement au premier
cours, ou dans les premiers cours, que se joue cette négociation
implicite entre la classe et l’enseignant. Celui-ci doit imposer un système
différent du système ambiant, provoquer un « changement de cadre ».
2.
Les étudiants font des réponses trop courtes.
L’éducation secondaire au Japon se concentre plutôt sur
l’accumulation de connaissances que sur la manière de les exprimer. Il
y a « la bonne réponse » et les mauvaises, et on préfère
dire le minimum pour ne pas « gâcher » une bonne réponse en
voulant ajouter des éléments qui pourraient se révéler faux.
Au-delà
de ce contexte précis qui est celui qui nous préoccupe (la salle de
classe), le fait de donner des réponses courtes n’est d’une manière
générale pas choquant au Japon. Surtout quand les interlocuteurs ne se
connaissent pas bien, la conversation est souvent faite de questions
nombreuses et de réponses brèves. Pour un Français qui participe à une
conversation en japonais, cela peut être déroutant : il n’est pas
habitué à générer un flot constant de questions. A l’inverse, la
conversation à la française ne peut pas durer très longtemps si les réponses
ne sont pas d’une longueur minimum : les informations supplémentaires
par rapport à la réponse stricto sensu (« Vous êtes étudiant ?
Oui, je suis étudiant. ») sont ce qui permet à la conversation de
rebondir. Posez une question à quelqu’un que vous ne connaissez pas en
France : s’il est bien disposé envers vous, il vous fera une réponse
assez longue pour vous mettre à l’aise. Il sait qu’ainsi vous
n’aurez que l’embarras du choix pour trouver un thème afin de
continuer. Au Japon c’est la tendance inverse : donner une réponse
trop longue revient à imposer à l’interlocuteur la manière dont sa
question se prolonge. On ne fait pas cela à un interlocuteur que l’on
considère comme un supérieur (... un enseignant par exemple).
Que
faire ?
1. Adopter le système
du test individuel de conversation (et parallèlement présenter le
matériau linguistique d’une
manière qui permet de passer tout de suite à une conversation réelle).
Je vous invite à lire à ce sujet les articles de Louis Benoit et
Jean-Luc Azra dans ce numéro, et le mien dans celui de l’année dernière.
Ce système a de multiples raisons de bien marcher au Japon. Il force
d’abord tous les étudiants à parler, et paradoxalement cela les libère
de la pression de leurs pairs. Beaucoup sont en effet gênés de parler
devant leurs camarades, et il semble que cette gêne soit particulièrement
forte quand il apparaît qu’ils parlent d’eux-mêmes : quand on
est volontaire on paraît d’autant plus ridicule si on fait des erreurs,
on risque de passer pour un « fayot », ou de perdre –pour
les garçons- un style « kakkoi » qui s’accommode
plutôt de silence et de détachement. Inversement, quand tout le monde
doit y passer et que les efforts fournis sont très explicitement liés à
la note et à l’obtention de l’UV (unité de valeur), la face est sauve.
Le
test se prépare par paires (on ne peut pas s’entraîner à la
conversation tout seul) : c’est une forme d’association qui
fonctionne bien dans le contexte japonais, dans une optique de support
mutuel.
Enfin, lorsque le
test est pratiqué à l’écart du groupe-classe, il contribue au façonnement
d’une ambiance de groupe par le biais de rapports individuels
(professeur-étudiants), ce qui est aussi un processus habituel au Japon.
En respectant certaines règles
de dynamique des groupes, on peut ainsi introduire des changements de fond
qui peuvent sembler radicaux.
2. Donner des règles simples qui sont intégrées dès le début
dans la pratique orale
(dans la perspective du test : ce
sont des critères de notation).
Ø
A propos du
silence : « Vous avez au maximum 10 secondes pour répondre à
une question que l’on vous pose.
C’est ainsi que cela se passe en France. En fait, le délai réel est
plus proche de 2 ou 3 secondes. Si vous ne savez pas, répondez « Je
ne sais pas » ou posez une question (telle que « Qu’est-ce
que ça veut dire,... ») pour éclaircir le sens de la question.
Au Japon, cela peut sembler impoli de répondre « Je ne sais pas » rapidement,
mais en France c’est le contraire. Si vous restez silencieux, c’est
impoli».
Ø
A propos de la longueur des réponses : « En
France, une réponse courte est considérée comme inintéressante.
Pour rendre la conversation intéressante, essayez à chaque fois que
c’est possible d’introduire un élément supplémentaire dans votre réponse.
Par exemple, à la question « Est-ce que vous êtes étudiant ?»,
ne vous contentez pas de répondre « Oui, je suis étudiant » :
c’est une réponse sans intérêt. Ajoutez une information supplémentaire
au minimum : « Oui, (je suis étudiant) en sociologie »,
« Oui, en première année à l’Université d’Osaka». Si vous
faites cela, votre interlocuteur (moi, le prof) aura envie de vous poser
des questions, de vous aider à porter le fardeau de la conversation. En
plus il sera satisfait... ».
3.
Éventuellement, renforcer les changements introduits
par la pratique en faisant réfléchir
les étudiants, en premier chef à leur propre système
culturel puisque c’est souvent le seul qu’ils « connaissent »
(dont ils ont une connaissance sans pour autant que ce soit une
connaissance consciente). Je renvoie les personnes intéressées par ce
dernier aspect à mon site Internet (http://www.lang.osaka-u.ac.jp/~vannieu/
).
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