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L'ÉVALUATION À L'ORAL
Mes conditions d'enseignement
J'enseigne dans une université à des étudiants
non spécialistes ; ils viennent de toutes les facultés
et font du français pendant leurs deux premières années
parce qu'ils sont obligés de faire une deuxième langue étrangère
; la plupart de ceux qui sont dans mes classes ont choisi le français,
mais certains d’entre eux n'ont pas trouvé de place dans la langue
de leur premier choix. Leur motivation de départ est celle d'une
bonne volonté générale qui se limite au cours.
Je leur donne un cours de conversation de 90 minutes par semaine
qui cherche à développer leurs compétences de compréhension
et d'expression orales. En général, mais pas toujours, ils
ont un deuxième cours avec un collègue japonais qui est plutôt
axé sur l'écrit et qui n'est pas coordonné avec le
mien.
Adoptant une approche communicative, je leur apprends à
parler d'eux-mêmes dans le format de l'interview (questions-réponses),
de leur vie d'étudiant (famille, études, "arbait", cours, loisirs,
budget, etc.), de leurs projets après l'université (mariage/cohabitation,
enfants, espérances professionnelles), des choses (le Japon, la
mondialisation) comme ils les voient. J'ai des effectifs qui varient de
30 à 50 et que je fais travailler par paires stables. Je n'utilise
pas de manuel ; en classe mes étudiants ont pour ressources leur
professeur et les notes fragmentées que j'écris au tableau
quand je présente la matière langagière nouvelle ;
et en dehors, leur mémoire, les notes recopiées du tableau
dans leur cahier ou un camarade.
Enfin, mon université est demandeuse d'évaluation
: elle me demande une note semestrielle individuelle tout en me laissant
entière liberté pour l'établir. Cette note étant
sur 100, le passage est à 60. Il est compris de tous qu'une deuxième
langue étrangère n'est pas une matière sélective
et qu'en conséquence les échecs doivent se situer sous la
barre des 10%.
C'est pourquoi mon système d'évaluation ne prend
pas les étudiants seulement à l'arrivée quand tout
est joué mais dès le début parce que, idéalement,
il vise avant tout à soutenir leur motivation et à mieux
orienter leur effort d'apprentissage tout au long du semestre.
Après expérience et pour le moment, sur un maximum
de 100 points j'en consacre 10 au cahier et 20 à la présence.
Les 70 restants sont répartis entre les tests hebdomadaires (40)
qui ont une fonction de soutien et le test final (30) qui a pour rôle
d'évaluer ce qui a été acquis en fin de parcours.
C'est de ces deux sortes de tests dont j'aimerais parler plus en détail.
Un principe général : la congruence
L'évaluation est un moment du processus pédagogique
et fait partie intégrante de la démarche d'enseignement (point
de vue de l'enseignant) et de l'apprentissage (point de vue de l'étudiant)
; d'où la nécessaire congruence entre enseignement, apprentissage
et évaluation.
Pendant mon cours, je mets en place des objectifs et c'est sur eux
que se fondera mon évaluation. Je m'efforce donc de ne tester que
ce qui a fait l'objet d'un entraînement ; ce dernier prépare
mes étudiants non seulement au contenu langagier de mes tests mais
aussi à leur format, celui de l'interview, face à face avec
un locuteur francophone disposé à les écouter parler.
Les tests hebdomadaires : une évaluation plus
formative
1. Leur fonction générale de soutien
:
-
Soutenir l'étudiant en le responsabilisant : le test hebdomadaire
est volontaire ; ainsi c'est l'étudiant qui devient demandeur de
test.
-
Soutenir l'étudiant en lui apprenant à gérer son
temps. Les tests hebdomadaires entretiennent sa régularité
dans le travail en le soumettant à une obligation de résultats
rapprochée et continue. Cette régularité est
particulièrement nécessaire à l'oral où la
parole n'étant pas fixée dans un livre, pour être maîtrisée,
est sans cesse à dire. L'horizon hebdomadaire, plus facilement gérable
mais décalé semaine après semaine, conduit progressivement
l'étudiant vers celui du test final.
-
Soutenir l'étudiant en lui permettant de mesurer l'acquis ou
le retard ; sa progression est visualisée graphiquement par un jeu
de coups de tampon sur un document (que j’appelle carte de crédits
ou navigator ) dont il a la garde et qu'il peut donc consulter à
tout moment pendant la semaine.
-
Soutenir l'étudiant en valorisant son effort. La part des tests
hebdomadaires est de 40% dans la note finale. Avec la part de la présence
(20%), semaine après semaine, l'étudiant construit sa note
finale au lieu de la jouer sur le seul test final.
-
Soutenir l'étudiant en le familiarisant avec le format de l'évaluation
qui lui demande de maîtriser non seulement la matière langagière
mais aussi la tension générée par le face à
face avec son professeur et la rapidité de la parole.
-
Soutenir et motiver le professeur en lui permettant de mesurer la progression
de ses étudiants et de s’y adapter.
2. Leur format :
-
Les tests hebdomadaires se déroulent dans les 30 premières
minutes du cours et, si besoin est, dans les 15 dernières pendant
lesquelles les étudiants recopient dans leurs cahiers les notes
que j'ai écrites au tableau. Avec de 30 à 50 candidats, la
contrainte de temps est très lourde. Elle explique beaucoup de mes
choix ; par exemple, pour gagner de précieuses minutes, c'est moi
qui me déplace, dans un ordre qui n'est pas prédéterminé
mais qui n'est pas non plus totalement aléatoire : mes étudiants
me voient venir !
-
Par souci de réalisme et parce que je n'ai pas le temps, je ne
procède pas à une répétition générale
des points du cours vus la semaine précédente ni n'annonce
à l'avance les questions que je vais poser.
-
Pour chaque étudiant, le test commence par des échanges
rituels et souriants qui reviennent de semaine en semaine : poignée
de mains, salutations, remarques sur le temps qu'il fait ou question pour
savoir s'il a bien dormi, si elle est contente d'être en classe de
français, s’il a bien mangé à midi. La poignée
de mains a une vertu dé-stressante remarquable ; en début
d'année, il arrive que j'aie du mal à dégager ma main
!
-
Suivent aussitôt de 4 à 6 questions directement en rapport
avec la leçon d'avant parfois précédées, en
guise d'entrée en matière, d'une question puisée ailleurs
; il est entendu qu'on ne doit rien oublier de ce qui a été
vu auparavant.
-
Comme un étudiant est volontaire et que pèse sur nous
une contrainte de temps que toute la classe comprend, j'exige des réponses
instantanées.
-
Une réponse doit être adaptée à la question,
exacte pour ce qui est de son contenu informationnel quand j'ai les moyens
de vérifier par recoupement, grammaticalement correcte (ce qui ne
veut pas dire forcément des "phrases complètes" comme à
l'écrit), fluide, et phonétiquement satisfaisante ; je suis
très sensible à la place de l'accent tonique et à
la chute de la voix en fin de phrase.
-
Puisque mes étudiants travaillent par paires, je m’efforce aussi
désormais des les tester par paires. Cela ne va pas plus vite ;
en revanche, l’interview a un caractère beaucoup plus dynamique
parce que je passe librement d’un étudiant à l’autre pour
jouer sur les points communs ou les oppositions entre eux ; et comme je
pose aussi à chacun des questions sur son partenaire, cela oblige
à employer la troisième personne.
-
Jusqu’à présent dans le test, c’est moi seulement qui
pose les questions alors que dans le travail par paires, les étudiants
s’en posent bien sûr. Il me faut trouver un moyen de donner la possibilité
aux étudiants testés de se poser des questions sans perte
de temps et « naturellement ».
-
Quand un étudiant bute au cours de la prise de contact ou ensuite
sur une des premières questions, son test est un échec. S'il
bute à la quatrième, il a droit à un coup de tampon
et s'il donne entièrement satisfaction à deux tampons. A
la fin du semestre, a 40/40 l'étudiant qui a le plus grand
nombre de tampons ; pour les autres, je procède à une règle
de trois.
-
Dans un test hebdomadaire, je ne mets donc pas de 0 ni aucune autre
note chiffrée pour essayer d’éviter leurs connotations sommatives
d’un jugement sans appel et les comportements qui leur sont liés.
La performance de chacun est évaluée non pas en fonction
de celle des autres mais par rapport aux objectifs visés dans la
leçon précédente ; un étudiant peut ainsi mesurer
sa performance et régler son effort pour combler un écart
éventuel. Cela dit, les étudiants comprennent qu’ils doivent
accumuler le plus grand nombre de tampons possible.
-
Ce système surpaie la régularité pour faciliter
en particulier le travail des étudiants médiocrement motivés
qui se trouvent malgré tout entraînés dans le mouvement
d'une classe qui travaille régulièrement.
-
Quand la classe est très nombreuse (plus de 40), je procède
au préalable à une sélection fondée sur le
démérite (j'élimine les retardataires, ceux qui ont
oublié leur "carte de crédits" ou leur cahier, ceux qui n'ont
pas fait une tâche que j'avais demandée ou ceux qui se terrent
au fond de la classe quand il y a de la place devant) et sur le hasard
(je demande aux étudiants de déposer en entrant leur "cartes
de crédits" sur mon bureau ; je les bats ensuite comme un jeu de
cartes avant de les tirer une à une). Ainsi seule une poignée
ne peut être testée ; ces étudiants ont toutes les
chances de l'être la semaine suivante.
Le test final : une évaluation plus sommative
1. Ses fonctions :
-
C'est le point de mire qui maintient la tension pendant tout le semestre
; l'étudiant ne relâche pas son effort tant qu'il n'a pas
franchi cette ligne d'arrivée.
-
C'est aussi une épreuve bilan qui mesure l'acquis de tout le
semestre ; c'est le type d'évaluation le mieux compris de l'institution.
2. Son format : une interview
-
Il est seulement oral et individuel bien sûr.
-
Durée : 4 minutes non stop, chronomètre en main. Pour
une classe de 40, cela fait 40 x 4 = 160 minutes, soit en gros 2 périodes
de 90 minutes réparties sur 2 semaines. 30 questions au maximum
qui portent sur l'ensemble du semestre.
-
Toute la matière langagière pour comprendre et répondre
à ces questions a été vue dans le semestre. Mais par
souci de réalisme, le jour du test, je ne donne pas les questions
à préparer.
-
Après avoir déclenché le chronomètre, je
commence par la poignée de mains et 2 ou 3 questions rituelles,
comme au début du test hebdomadaire, pour mettre à l'aise.
Ensuite, je m'efforce de varier les questions et leur ordre d'un étudiant
à l'autre. Cependant pour être naturel, j'essaie de lier les
questions les unes aux autres ; mais ça ne m'empêche pas de
changer assez brutalement de sujet 3 ou 4 fois ; il m'arrive même
de revenir en arrière ou encore de poser une nouvelle question au
cours d'une réponse. Tout cela pour briser la mécanique stérile
du par cœur et tester la flexibilité.
-
Mon appréciation de chaque réponse est globale. Il ne
m'est pas possible à la fois de me plonger dans une grille d'évaluation
complexe et de mener un interview cohérente mais changeante ; cela
pendant des heures les jours d'examen. J'ajoute que ce que j'écoute,
ce ne sont pas des sons mais quelqu'un qui me parle de lui, qui a besoin
de mon regard et de ma sympathie, de sentir que je m'intéresse à
lui comme être humain pour bien parler.
-
1 point par bonne réponse. Sur chaque "carte de crédits",
il y a une grille de 30 carreaux ; je coche un carreau par bonne réponse,
bien en vue de l'étudiant testé. Si la réponse est
longue, si elle utilise une syntaxe un peu complexe, je peux ajouter 1
voire 2 points. Quand un étudiant répond mal, je lui demande
de reformuler sa réponse ; quand une réponse décidément
ne vient pas, je n’insiste pas trop, laisse filer encore quelques secondes
et pose une autre question.
-
Je pense que la durée, le nombre des questions et l'intégration
de la compréhension et de l'expression orales donnent au test une
bonne fiabilité.
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A la fin du test, non seulement, l'étudiant connaît sa
note au test final, mais sur sa "carte de crédits" il a sa disposition
tous les éléments pour calculer lui-même sa note finale
sur 100. Je n'ai plus qu'à vérifier.
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Le test est public ; il se passe devant ou au milieu de la classe, bien
en vue de tous. Je commence par les meilleurs étudiants (qui y gagnent
en se retrouvant libres plus tôt) pour finir par les moins bons qui
eux peuvent mieux se préparer.
Conclusion :
J'espère avoir montré comment je donne à une
demande institutionnelle d'évaluation terminale purement sommative
une fonction pédagogique plus formative de soutien à
l'apprentissage. Cela exige un effort de congruence entre enseignement,
apprentissage et évaluation ; à l'oral, cet effort nécessaire
est assez difficile, mais il est très payant. Et ce même effort
permet de mieux répondre aux critères de transparence et
de fiabilité auxquels par ailleurs doit se soumettre toute évaluation.
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